La poursuite du capitaine Achab

La poursuite du capitaine Achab

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les chiens de la guerre – pages 441-444

A la fin des années 70, époque à laquelle fut rédigé l’Almanach Cousteau de l’Environnement, les puissances nucléaires étaient entraînées dans une véritable course aux armes de destruction massive. 18 des 20 plus grandes sociétés des Etats-Unis avaient des intérêts dans l’industrie de l’armement. 3000 employés du pentagone s’occupaient de l’exportation d’armes, alors que l’organisme chargé du désarmement ne disposait que de 12 personnes. Il faut dire que la guerre représentait pour certains un source énorme de profits. Les Etats-Unis, l’URSS et la France (pays des Droits de l’Homme) étaient les plus grands exportateurs d’équipement militaire. Le Shah d’Iran aurait dépensé 6 à 8 milliards de dollars en matériel militaire lourd américain en 1970, soit 30 à 40% du revenu pétrolier annuel de son pays.

Des experts avaient calculé, avec une précision morbide, le nombre de victimes que ferait une bombe atomique larguée sur telle grande ville, mais peu nombreux étaient ceux qui s’inquiétaient des dégâts de ce type d’arme de destruction massive sur l’environnement. Le climat pourrait être suffisamment altéré pour mettre en péril des centaines de millions d’individus et rendre d’immenses territoires momentanément inhabitables. Selon l’Almanach Cousteau, la guerre était comme Moby Dick, une bête diabolique qui pouvait vous entrainer avec elle vers le néant.

Les pénuries annoncées des ressources naturelles (pétrole, eau, métaux, terres arables…) allaient devenir des occasions de conflits. Selon Quincy Wright dans son “Étude de la Guerre”, 64% des 278  guerres entre 1480 et 1940 avaient été le résultat d’une expansion territoriale et/ou économique, 28% furent des guerres civiles et 8% résultaient de simples erreurs de communication. Tous ces prétextes pour déclencher un conflit armé sont encore valables aujourd’hui. A la différence des guerres du passé, une guerre atomique ne se chiffrerait plus simplement en pertes de vies humaines, en majorité de soldats. Les guerres modernes tuent sans discrimination et font plus de victimes civiles que militaires. A la fin des années 70, on estimait qu’il ne fallait pas plus de 30 min à un missile américain longue portée pour atteindre n’importe quel point du globe. Ce laps de temps était si court que seuls des machines autonomes pouvaient assurer une riposte rapide. La technologie a beaucoup progressé. Les autorités russes ont déclaré en 2016 que leur missile nucléaire, “Satan 2”, peut détruire un pays de la taille de la France en quelques secondes.

La partie à trois entre politique, militaire et industrie n’était pas nouvelle aux Etats-Unis. Le Président américain Dwight Eisenhower, général cinq étoiles, mettait en garde le peuple américain, dans  son discours d’adieu du 17 janvier 1961, contre le “complexe militaro-industriel” qui pouvait, selon lui, constituer une menace pour la démocratie. Le complexe militaro-industriel, né de la grande dépression des années 1930, faisait un lobbying intense auprès des membres du Congrès pour obtenir des budgets militaires toujours plus élevés. La Seconde Guerre Mondiale donna à l’industrie américaine de l’armement un essor fulgurant et consacra les Etats-Unis dans leur statut de superpuissance mondiale. Ils devaient en partie ce statut à l’arme nucléaire qu’ils ont été les premiers, et les seuls, à utiliser dans l’histoire, lorsqu’ils détruisirent en 1945 les villes japonaises d’Hiroshima et Nagasaki, tuant respectivement 140000 et 70000 personnes, en grande majorité des civils. Après cette guerre, le complexe militaro-industriel américain devait trouver un nouvel ennemi à l’Amérique, sous peine de voir s’écrouler sa fulgurante progression économique. Une campagne fut alors lancée pour dénoncer l’imminence du danger soviétique et rendre indispensable une radicale augmentation du budget de la défense, qui fut adoptée dès 1948. La bombe atomique soviétique en 1949 sembla justifier a posteriori cette stratégie. Pendant la Guerre Froide, Etats-Unis et URSS n’ont cessé de se concurrencer dans une course insensée aux armements, développant un arsenal capable de détruire plusieurs fois la planète. Durant toute cette période, le lobby militaro-industriel a réussi à exagérer la puissance militaire de l’URSS et à convaincre l’opinion d’Amérique du Nord et d’Europe de l’Ouest (avec le soutien du cinéma d’Hollywood).

L’effondrement de l’URSS, en privant les Etats-Unis de leur meilleur ennemi, a de nouveau privé momentanément le complexe militaro-industriel des énormes dividendes qu’il tirait de la course aux armements. Les idéologues ont alors cherché un autre ennemi préféré de l’Amérique et l’ont trouvé dans le fondamentalisme musulman, celui-là même que les Etats-Unis avaient utilisé en Afghanistan pour épuiser l’occupant soviétique. L’invasion du Koweït par Saddam Hussein fut un nouveau prétexte pour relancer les dépenses militaires américaines. L’opération “Tempête du désert” en 1990 fut alors vendue à l’opinion publique occidentale grâce au mensonge sur la “quatrième armée du monde”. Cette Guerre du Golfe a été une véritable aubaine pour le complexe qui a exporté pour 120 milliards de dollars d’armements entre 1990 et 1996, en particulier en Arabie Saoudite (47 milliards $), à Taiwan et au Koweït. L’attentat du 11 septembre 2001 par Al-Qaïda, a eu pour conséquence immédiate l’invasion de l’Afghanistan, désigné comme le siège d’Al-Qaïda, et le renversement du régime des Talibans. Une autre conséquence a été l’invasion en 2003 de l’Irak par les forces armées américaines et britanniques et le renversement du régime de Saddam Hussein, bien que ce dernier n’avait rien à voir avec le 11 septembre. Le Gouvernement américain, devenu expert en la matière, fit croire à l’opinion internationale à la présence en Irak d’armes de destruction massive, malgré l’absence totale de preuves sur le terrain.

Une information qui n’est absolument pas rassurante : Les exportations d’armes dans le monde ces cinq dernières années n’ont jamais été aussi élevées depuis la Guerre froide. Les pays du Moyen-Orient et des monarchies du Golfe, mais aussi l’Inde, achètent des armes en masse, en particulier à cinq pays représentant près de 75% des exportations mondiales d’armes lourdes : États-Unis (33% de part de marché), Russie (23%), Chine (6,2%), France (6,0%) et Allemagne (5,6%).

L’industrie de l’armement ne connait donc pas la crise, en particulier en France dont les crédits d’équipement militaire sont environ 17 milliards et qui a enregistré une hausse de 45% de ses ventes d’armement entre 2011 et 2016. Le secteur de l’armement y emploie 160 000 personnes (220.000 dans le secteur automobile). La France, autoproclamée pays des Droits de l’homme, doit-elle se satisfaire de voir le salut de son économie lié au commerce de la guerre ?

Même si la course à l’armement a pris fin avec le démantèlement de l’URSS, les quelques 16 000 ogives nucléaires recensées dans le monde seraient bien  suffisantes pour détruire plusieurs fois la planète (selon le “Bulletin of The Atomic Scientists”, la quantité d’ogives était d’environ 64.000 en 1986). Neuf États souverains possèdent des armes nucléaires : États-Unis, Russie, Royaume-Uni, France, République Populaire de Chine, Inde, Pakistan, Corée du Nord et Israël. Seuls les cinq premiers ont signé le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (1970) et Israël n’a toujours pas déclaré officiellement disposer d’une force nucléaire. Donc, tout va bien…

Pour finir avec une nouvelle (un peu) rassurante : Le prix Nobel de la paix 2017 a été attribué à l’ICAN, la campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires lancée en 2007 et dont les 460 ONG qui la compose viennent de réussir à faire adopter à l’Assemblée générale de l’ONU par cinquante États, un traité bannissant les armes nucléaires de la planète (20/09/2017).

La guerre en chiffres

Dépenses annuelles mondiales pour l’armement: 388 milliards $ en 1980 (3,5% du PIB); 1 680 milliards € en 2016 (2,2% du PIB mondial), dont 36% pour les Etats-Unis, 12,7% pour la Chine, 4,1% pour la Russie… (selon Banque Mondiale et Institut international de recherche sur la paix de Stockholm). Les dépenses militaires ont été multipliées par 130 entre 1900 et 2016 !

Pourcentage de l’aide publique au développement par rapport au Revenu National Brut : ~0,35% du RNB en 1980 ; 0,32% du RNB en 2016 (143 milliards $).

Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les guerres n’ont cessé de faire des ravages dans le monde entier, comme la deuxième guerre du Congo (1998-2003) dont on estime le bilan à près de 5,4 millions de victimes. Cependant, malgré le discours politico-médiatique sur le climat d’insécurité, la décennie 2000-2010 a été la plus pacifique qu’ait connue le monde depuis 1840. Rien ne permet de dire que cette paix relative va durer, car nous sommes entrés dans une période relativement imprévisible. L’arrivée au pouvoir du fantasque Donald Trump fait peser sur le monde la menace d’une nouvelle escalade dans les dépenses militaires. Le nouveau Président américain, dans son projet baptisé “Une nouvelle fondation pour la grandeur de l’Amérique”, souhaitait une augmentation massive des dépenses militaires et de sécurité (+10%), financée par des coupes drastiques dans les dotations des affaires étrangères, de l’Agence de protection de l’environnement, de l’éducation et de la recherche médicale. Heureusement, le Congrès a voté des lois contraires à ces recommandations.

L’arme nucléaire a contribué à réduire fortement la sécurité des Etats-Unis qui étaient, jusqu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, relativement à l’abri de bombardements sur l’ensemble de leur territoire. Aujourd’hui, plus aucun pays du globe n’est à l’abri de voir, en cas de conflit nucléaire majeur, une grande partie de sa population décimée en quelques heures (lire article  “Le désastre final”).

 

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