La planète chimique

La planète chimique

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les affaires continuent… – pages 428-430

Ce n’est qu’en 1979 que le Centre International d’Informations Relatives à l’Environnement a commencé ses travaux. Jusqu’à cette date, la préservation de l’environnement et de la santé des populations passait au second plan.

De nombreux produits chimiques jugés trop dangereux, comme le pesticide DTT (dichlorodiphényltrichloroéthane) interdit en Europe et en Amérique du Nord depuis 1972, étaient encore commercialisés en Amérique Latine. On comptait 1800 fois plus de cas d’empoisonnements chaque année au Guatemala ou au Salvador qu’en Europe. Des pays comme le Brésil, la Colombie, l’Argentine, le Mexique et le Venezuela avaient opté pour un développement économique accéléré ne tenant aucun compte de l’environnement. La plupart des déchets domestiques ou industriels étaient jeté dans les rivières et dans l’océan sans aucun traitement d’assainissement préalable.

En Europe, la plupart des pays s’étaient dotés de lois plus ou moins contraignantes pour le traitement des déchets. La France comptait trente-trois décharges de déchets toxiques, malgré la présence de quinze centres de traitement spécialisés. En Allemagne de l’Ouest, des millions de tonnes de déchets toxiques étaient ensevelis dans les anciennes mines de sel de La Hesse. En Espagne, les règlements concernant les déchets n’étaient pas assez stricts puisqu’une décharge illégale dans l’océan n’entrainait à cette époque qu’une amende peu dissuasive (670 euros actualisés). La situation était assez préoccupante pour que la Communauté Européenne travaille à l’établissement de directives uniformes.

En Union Soviétique, les grands fleuves comme la Volga étaient pollués, certes moins que le Mississippi ou le Rhin, mais suffisamment pour que les prises d’esturgeons baisse de 80% en quelques années.

L’environnement en Afrique tropicale était encore préservé de l’industrialisation et de l’agriculture moderne intensive. En Égypte, le Nil charriait les déchets industriels qui venaient ainsi polluer les terres en aval. En Afrique du Sud, des produits chimiques comme le DTT étaient encore largement utilisés et continuaient de causer de nombreux décès, en particulier chez les ouvriers agricoles noirs.

En Inde, la réglementation, trop laxiste, n’a pu empêcher les nombreux accidents liés aux déversements d’engrais ou de déchets chimiques. Aucune loi ne venait entraver la pollution industrielle à Hong Kong et à Taiwan (aciéries, pétrochimie, agriculture). La Chine, très majoritairement paysanne, appliquait déjà un programme de recyclage des déchets agricoles sous forme d’engrais. L’expansion industrielle récente faisait peser de nouveaux problèmes de pollution auxquels le gouvernement tentait de répondre. Le Japon souffrait particulièrement de la pollution, à cause d’une densité démographique très forte et d’une industrialisation prédominante portant préjudice à la santé des habitants (lire l’article “Les chats de Minamata”).

En Australie, si les eaux et l’air étaient protégés, la législation sur la protection des sols était encore  insuffisante et certains déchets étaient stockés sans être inventoriés.

Dans les pays développés, des normes environnementales de plus en plus contraignantes ont été imposées à la gestion des déchets, ce qui a conduit à une hausse significative des coûts de traitement (transport, stockage, valorisation, recyclage). A partir des années 80, certains industriels, voire certains États peu scrupuleux n’avaient rien trouvé de mieux que de se débarrasser de leurs déchets les plus dangereux en les exportant vers les pays en voie de développement, pour bénéficier de règles beaucoup plus laxistes, avec des conséquences souvent désastreuses pour la santé des populations et pour l’environnement.

C’est ainsi qu’eurent lieu plusieurs incidents écologiques dans les années 1980. Citons par exemple le cas en 1982 des fûts de dioxine provenant de l’usine de Seveso (Italie) qui disparurent au cours de leur transport vers la Suisse où ils étaient censés être éliminés, et qui ne furent finalement retrouvés qu’en 1993, dans un abattoir désaffecté en France. Il y eut aussi le cas du “Khian Sea“. En janvier 1988, ce navire sous pavillon du Liberia avait déposé frauduleusement une partie de sa cargaison à Haïti, soit 4000 tonnes de cendres d’incinérateur chargés 16 mois auparavant à Philadelphie. En novembre 1988, le reste de la cargaison toxique, près de 10000 tonnes de cendres, finit par être rejeté en pleine mer, entre Singapour et le Sri Lanka. Pendant pratiquement 2 ans, ce navire poubelle avait tenté en vain de se débarrasser de sa cargaison de déchets toxiques au Honduras, en République dominicaine, au Panama, aux Bermudes en Guinée-Bissau, au Sénégal, au Maroc, en Yougoslavie, au Sri Lanka et à Singapour. Ces épisodes déplorables furent à l’origine de la Convention de Bâle mise (1989).

On peut estimer à environ 100 000 le nombre de substances chimiques pouvant avoir des impacts négatifs importants sur la santé humaine et sur l’environnement dangereuses. Ces produits chimiques, et les déchets qu’ils occasionnent, devraient faire l’objet d’une gestion rationnelle. De nombreux accords internationaux traitent de l’identification, du classement et de l’évaluation des risques de ces substances chimiques toxiques. Le Sommet Mondial pour le Développement Durable de Johannesburg a fixé comme objectif en 2002 que “d’ici à 2020 les produits chimiques soient utilisés et produits de manière à ce que les effets néfastes graves qu’ils ont sur la santé des êtres humains et sur l’environnement soient minimum”. Les instruments internationaux sur lesquels cet accord peut s’appuyer ne manquent pas :

  • Convention de Bâle (1989) sur les mouvements transfrontières de déchets dangereux et leur élimination: Réduction de la circulation transfrontalière des déchets dangereux, en particulier vers les pays en développement. Le “Ban Amendment”, adopté en 1995 et non encore entré en vigueur, interdit l’exportation hors OCDE de tous déchets dangereux, pour leur élimination comme pour leur valorisation. La Convention de Bâle a aussi comme objectif la promotion d’une gestion écologiquement rationnelle des déchets dangereux.
  • Convention de Stockholm (2001) sur les polluants organiques persistants: Interdiction de substances chimiques extrêmement toxiques et persistantes qui s’accumulent dans les organismes vivants et se propagent dans l’environnement: aldrine, chlordane, dieldrine, endrine, heptachlore, hexachlorobenzène, mirex, toxaphène, polychlorobiphényles (PCB)…, restriction de l’utilisation du DTT, réduction des rejets de dioxines et de furane.
  • Convention de Rotterdam (1998) sur la procédure de consentement préalable en connaissance de cause applicable à certains produits chimiques et pesticides dangereux qui font l’objet d’un commerce international: Juridiquement, l’exportation de certaines substances chimiques particulièrement dangereuses inscrites sur une liste spéciale ne peut se faire qu’avec le consentement préalable du pays importateur.

  • Processus synergies (2007) : Amélioration de la synergie entre les 3 conventions précédentes.
  • SAICM, approche stratégique pour la gestion internationale des produits chimiques (2006): Cadre politique non contraignant, administré par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) et devant permettre une gestion rationnelle des produits chimiques tout au long de leur cycle de vie.
  • Convention de Minamata sur le mercure (2013) : Interdiction des nouvelles mines de mercure et abandon progressif des mines existantes, élimination progressive de l’utilisation du mercure dans un certain nombre de produits et procédés…

  • Protocole de Montréal (1987) sur les substances appauvrissant la couche d’ozone : réduction de 50 % des émissions de chlorofluorocarbures (CFC) et autres substances nocives pour la couche d’ozone. En 2007, 95 % des substances destructrices de la couche d’ozone avaient été éliminées. Selon les observations scientifiques, le trou dans la couche d’ozone est en voie de disparaître. C’est pour une fois une bonne nouvelle et le protocole de Montréal a démontré que 200 pays signataires pouvaient s’entendre pour préserver la planète.

La Convention de Bâle n’allant pas assez loin pour préserver les pays africains vis-à-vis du transit, du dépôt et de la manipulation de déchets dangereux en provenance d’autres pays. La Convention de Bamako (1991) interdit l’exportation vers l’Afrique des déchets dangereux, y compris les déchets radioactifs, et ce, même dans une optique de recyclage. A priori, il reste pas mal de progrès à faire. Le “Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde” (CADTM) évaluait à 120 000 tonnes les quantités de déchets toxiques stockés plus ou moins légalement en Afrique entre 2002 et 2015. On se souvient du cargo Probo Koala battant (Panama) qui avait déversé en août 2006, environ 528 m3 de produits toxiques dans la ville d’Abidjan en Côte d’Ivoire. La multinationale “Trafigura », société affréteuse, n’a jamais été condamnée pour ce déversement meurtrier. Les accords internationaux devront surmonter quelques obstacles difficiles pour s’appliquer en Afrique. Le premier obstacle est de nature économique. L’association “Robin des Bois” estime que le traitement des déchets peut être jusqu’à six à quinze fois plus cher en Europe qu’en Afrique. De plus, les services douaniers ne disposent pas toujours des moyens techniques pour filtrer les déchets à l’entrée des pays africains et les usines de recyclage n’ont pas toujours les compétences pour traiter certains types de déchets. Le deuxième obstacle est de nature juridique. En absence de clarté sur la traçabilité des déchets, il est difficile d’appliquer le principe de leur rapatriement vers les pays pollueurs.

Lire aussi l’article “Elisabeth, New Jersey, la chimie américaine

 

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