La pharmacie du diable

La pharmacie du diable

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les affaires continuent… – pages 430-432

Association des Consommateurs de Penang

A la fin des années 70, certains pays en voie de développement étaient devenus assez riches pour acheter ou même fabriquer de nombreux produits manufacturés. Ils ne s’étaient malheureusement pas prémunis contre leur dangerosité potentielle. On pouvait ainsi acheter facilement en Malaisie certains produits interdits en Europe et aux Etats-Unis pour leur dangerosité : médicaments (Clioquinol, dipyrone…), pesticides (dieldrine, aldrine, heptachlore, chlordane, DTT…), biberons en polyvinyle (fonte partielle lors de la stérilisation), bonbons avec des colorants cancérigènes (rouge amarante)… Bien que déclaré par les Nations Unies en 1976 “hautement impropre à l’alimentation des nourrissons et des jeunes enfants”, le lait concentré sucré (45% de sucre !) était toujours proposé aux nourrissons malais. Les produits vendus dans les pays du Sud n’avaient pas forcément les mêmes qualités que les mêmes produits vendus au Nord. Par exemple, la teneur en goudrons des cigarettes “Benson and Hedges” variait de 17 à 30 milligrammes selon que ces dernière fussent vendues sur le marché anglais ou en Malaisie. Le fabricant soutenait qu’il s’agissait de répondre à une préférence de consommateurs… Les notices d’emploi des boites de tétracycline vendues en Malaisie par Dow Chemical omettaient de mentionner que cet antibiotique ne devait pas être administré à des femmes enceintes ou à des enfants en dessous de 8 ans sous risque d’une décoloration des dents. L’évaluation des risques liés aux produits chimiques n’étaient plus la même lorsqu’il s’agissait de pays en voie de développement. Les compagnies occidentales étaient bien contentes de trouver des débouchés pour des produits interdits dans leur propre pays et il y avait toujours des gens à corrompre pour rendre possible ces commerces peu éthiques.

La hausse des prix, associée à une suspicion grandissante des consommateurs des pays en voie de développement à l’égard des bienfaits des technologies occidentales a fait naître des associations de consommateurs d’un nouveau genre. L’Association des Consommateurs de Penang,  fondée par Mohamed idris en 1970, s’était donné comme objectif d’améliorer les conditions de vie des malais. Elle s’est battu contre les jouets dangereux (ours en peluche inflammables), les débris de verre dans les boissons en bouteille, la déforestation, la pollution des eaux… L’Association des Consommateurs de Penang refusait les subventions et n’était affiliée à aucun parti politique. Elle publiait un hebdomadaire national (30000 exemplaires), produisait sa propre émission radiophonique et examinait chaque année près de 2000 réclamations. Bien entendu, des lois existaient pour protéger les consommateurs malais, mais elles n’étaient pas appliquées avec beaucoup de rigueur. Par exemple en 1977, une enquête avait permis de démontrer que sur 9 boulangeries testées, toutes commercialisaient des pains en dessous du poids réglementaire. Lorsque l’enquête fut reproduite en 1979, rien ou presque n’avait été amélioré puisque 9 boulangeries sur 10 étaient non conformes. Et c’était la même chose de nombreuses denrées de base comme le riz en sac ou les sauces de soja… L’association de consommateurs a aussi prouvé que certains industriels utilisaient encore de la rhodamine β ou du métanil jaune, des colorants alimentaires pourtant interdits.

Vendeuse de médicament sur un marché d’Abidjan (© Issouf Sanogo-AFP)

Les Nations Unies ont adopté 9 avril 1985 la Charte de Protection du consommateur. Cette charte est basée sur 8 droits fondamentaux du consommateur : droit à la sécurité, à être informé, de choisir, d’être entendu, à la satisfaction des besoins de base, à la réparation, à l’éducation, à un environnement sain. Les droits du consommateur ont ainsi acquis une légitimité internationale, y compris dans les pays en voie de développement, ce qui n’empêche pas qu’ils continuent à être ignorés par certains gouvernements et certaines multinationales.

Aujourd’hui, l’Association des Consommateurs de Penang existe toujours et continue de défendre les intérêts des consommateurs des pays du Sud. Son principal objectif est de garantir le droit de chaque consommateur à la nourriture, au logement, aux soins de santé, aux installations sanitaires, aux transports publics, à l’éducation et à un environnement propre. L’association réalise de nombreux tests de produits et services, informe les consommateurs et inciter les décideurs politiques à donner la priorité aux besoins fondamentaux. Elle traite chaque année entre 3000 et 4000 plaintes sur des questions allant des produits et services de mauvaise qualité au logement et à l’adultération des aliments. Le magazine d’information l’association, “Utusan Konsumer”, publie quatre éditions bimensuelles en anglais, en malais, en chinois et en tamoul. Des posters d’information sur la nutrition et la santé sont régulièrement mis à disposition des lecteurs sur le site Internet http://www.consumer.org.my.

Depuis les années 70, des associations de défense des consommateurs se sont créées dans la plupart des pays en voie de développement. En Afrique, elles sont confrontées d’une part au manque d’efficacité des autorités pour faire respecter les lois censées protéger les consommateurs, et d’autre part à l’absence d’une organisation panafricaine fédératrice crédible et efficace. La défense des consommateurs africains est rendue difficile par l’omniprésence des multinationales dans tous les domaines économiques (alcool, tabac, agroalimentaires, eau, énergie, téléphonie mobile, transport…). Dans une économie mondialisée où les marchés dictent leurs lois aux politiques publiques, le bien-être et la satisfaction des besoins des consommateurs africains semble devoir passer au second plan.

 

Le fléau des médicaments falsifiés

Depuis la fin des années 70, le trafic des médicaments falsifiés à destination des pays en voie de développement est devenu une activité frauduleuse extrêmement rentable et en plein essor. Évalué à 200 milliards de dollars par an, c’est même le plus gros marché noir du monde. Selon l’OMS, 10% des médicaments en circulation dans le monde seraient des faux. Ce trafic illicite fait la fortune des réseaux internationaux du crime organisé qui n’ont qu’à exploiter les failles des systèmes nationaux et des organismes internationaux chargés en principe de prévenir et de le réprimer. En septembre 2016, l’Organisation mondiale des douanes (OMD) et l’Institut international de Recherche Anti-contrefaçon de Médicaments (IRACM) ont saisi quelque 113 millions de médicaments illicites, d’une valeur totale estimée à 52 millions d’euros, lors d’une opération de grande ampleur menée dans seize ports africains. 75 % de ces faux médicaments avaient été importés d’Inde et 25 % de Chine. Le Nigeria et le Bénin seraient les principales portes d’entrée de ce trafic en Afrique. Depuis 2012, des actions similaires ont permis de saisir 869 millions de médicaments contrefaits (400 millions d’euros).

Certains médicaments falsifiés ne contiennent aucun principe actif, d’autres en contiennent, mais pas à la bonne concentration, d’autres encore contiennent des substances hautement toxiques. Ces faux médicaments sont vendus dans les commerces de rue, mais aussi dans les pharmacies des hôpitaux et même dans les stocks des ONG humanitaires. Chaque année, les médicaments falsifiés seraient responsables de la mort de plus de 700 000 personnes dans le monde, soit plus que le paludisme. Ce sont essentiellement des médicaments de première nécessité, comme des antipaludéens, des anti-inflammatoires et des antibiotiques. En Afrique, ces faux médicaments qui représentent 30% du marché seraient responsables chaque année de plusieurs centaines de milliers de morts (selon l’OMS, seulement 1 % des médicaments vendus dans les pays développés sont des contrefaçons).

Il faut bien comprendre que si un médicament est très coûteux à développer et à mettre sur le marché, il est très facile de le copier plus ou moins fidèlement, sans garantie de qualité, d’efficacité, ni parfois même d’innocuité. Une très grande partie de la valeur d’un médicament sert à rémunérer la R&D et le marketing. Un médicament falsifié peut être vendu à un prix beaucoup plus faible que l’original, tout en conservant une marge commerciale importante. Selon la Fédération Internationale des Industries du Médicament (FIIM), la contrefaçon d’un blockbuster pharmaceutique génèrerait un bénéfice de 500000 dollars pour un investissement initial de seulement 1000 dollars (25 fois plus rentable que la drogue). Il faut dire aussi que le coût d’un médicament est souvent trop élevé pour les patients des pays les plus défavorisés. Ceux-ci, pour la plupart sans couverture sociale, ont naturellement tendance à se tourner vers des solutions alternatives, n’ayant pas toujours conscience des risques pour leur santé.

Un amendement à l’accord sur la propriété intellectuelle, entré en vigueur le 23 janvier 2017, garantit aux pays du Sud une voie juridique dans le cadre des règles de l’OMC pour accéder à des médicaments de première nécessité abordables. Désormais, des médicaments génériques pourront être importés à des prix abordables pour répondre aux besoins des pays dont la capacité de production est inexistante ou limitée.

La plupart des pays en voie de développement ne disposent pas de lois spécifiques pour lutter efficacement contre la contrefaçon de médicaments. Pourtant, les conséquences sanitaires ne sont pas vraiment comparables entre la vente de DVD piratés et la vente de médicaments inefficaces, voire dangereux. Le risque pénal y est aussi largement inférieur que celui encouru pour trafic de stupéfiants. La contrefaçon des médicaments devrait être traitée dans tous les pays comme un crime grave. Encore faudrait-il que les services douaniers de ces pays puissent acquérir des équipements de détection des faux médicaments (un Truscan coûte près de 40 000 euros).

La mondialisation a été une aubaine pour les trafics mafieux, car la multiplication des échanges internationaux de marchandises s’est faite à un rythme tel que les moyens de contrôle douanier ont très vite été dépassés. Quoi de plus facile aujourd’hui d’envoyer via Internet des médicaments illicites par fret postal ou express…

 

 

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