La pêche maritime en péril

Port de pêche

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les quatre grands changements : Les choses qui disparaissent – pages 316-318

 

 

Il y a près de dix mille ans, l’invention de l’agriculture et de l’élevage représenta l’une des révolutions les plus importantes de l’humanité. A la fin des années 1970, le même progrès ne s’appliquait toujours pas aux océans et la pêche, forme de cueillette marine, était devenue industrielle. Le capital naturel des océans était grignoté à une vitesse exponentielle  et les biologistes s’alarmaient de la dégradation des écosystèmes marins. La diminution des ressources halieutiques entrainait des querelles entre les pays, “Guerre de la morue” entre Islande et Grande-Bretagne (1950-1970), “Guerre de la langouste” entre France et Brésil (1961-1963)… Au même moment, l’Union Soviétique et le Japon, inconscients des enjeux écologiques, ratissaient allègrement les fonds marins. Les poissons n’avaient aucune chance d’échapper à ces flottes de navires ultramodernes équipés de technologies sophistiquées de détection des bancs. Un seul navire-usine pouvait capturer autant de poissons qu’une flotte de plus d’un millier de bateaux de pêche traditionnelle. En 1980, le volume des prises mondiales était égal à soixante-dix fois de qu’il était un siècle et demi auparavant. Ces chiffres trompeurs masquaient déjà une sinistre réalité, celle de la réduction alarmante de la population de poissons.

Ce sont les poissons alimentant les populations d’Europe et d’Amérique du Nord qui virent les premiers leurs populations chuter drastiquement, ceux de la Manche, de la Mer du Nord, de la Baltique et de l’Atlantique Nord. Les prises de carrelets, de morues, de haddocks, de maquereaux, de harengs et de cabillauds ne cessèrent d’augmenter avant de s’effondrer brutalement. Sur trente zones traditionnelles de pêche, plus de vingt furent ainsi transformées en désert marin. Le même sort fut réservé au thon Albacore dans la Mer de Béring, ce qui incita les pêcheurs à se tourner vers le merlan jaune avec une telle rapacité que les prises chutèrent de 75% en moins de dix ans. La pêche à la sardine en Californie, qui connut son apogée en 1936 (675 000 tonnes) dû s’arrêter en 1962, faute de poissons. Les populations de sardines s’effondrèrent pour les mêmes raisons au large de la Bretagne, du Portugal, du Maroc, de l’Egypte… La stratégie employée, connue sous le nom de “pêche périodique”, consistait à épuiser successivement les bancs de poissons, pour y revenir dès que leur population se serait reconstituée. Cette stratégie imbécile démontrait la totale méconnaissance des écosystèmes marins de la part des professionnels de la pêche. C’est ainsi qu’après avoir pillé les eaux de Terre-neuve, les pêcheurs s’en sont pris à l’Antarctique et ainsi de suite.

 

La situation n’a cessé de s’aggraver au cours des 35 dernières années (lire article “Une simple morue“). 68,3 millions de tonnes de poissons (82,1 millions de tonnes en comptant les crustacés) ont été pêchés dans les océans en 2014 (données FAO-Stat), soit une nette progression par rapport à 1981 (56,8 millions de tonnes), ce qui démontre déjà que les mises en garde des biologistes n’ont pas été réellement prises en compte.

A cette hécatombe, il faut ajouter les nombreux “dommages collatéraux” de la pêche industrielle, comme les milliers de dauphins et d’albatros tués lors de la pêche au thon dans le Pacifique ; comme toutes les espèces au sommet de la chaîne alimentaire (mammifères marins, oiseaux marins, tortues, requins…) menacées de disparition par l’épuisement des stocks de poissons dont elles se nourrissent.

Et que dire du sort des baleines, dont on estimait à près de 16 000 le nombre d’individus massacrés par les baleiniers japonais dans un but scientifique (lire article “Il y a beaucoup à sauver : Les baleines“).

Le poisson reste un élément important de l’alimentation dans de nombreux pays, fournissant environ 40 pour cent des protéines à près des deux tiers de la population mondiale, principalement en Asie.

En 2006 une étude américaine (Worm et al.) alertait sur une probable disparition complète des poissons (et crustacés) marins avant 2050 si la gestion au niveau mondial des ressources halieutiques n’était pas améliorée.

On estime aujourd’hui que 29 % des espèces connues de poissons et crustacés sont en voie d’extinction et que 90 % de la population des grands poissons prédateurs (thon, requin, cabillaud, flétan) a déjà disparu.

7 poissons marins du commerce sur 10 sont pêchés au-delà des limites favorables à la préservation des espèces.

Selon la FAO en 2010, 2/3 des espèces de poissons sont surexploitées (on estime qu’une espèce s’effondre quand les prises de pêche ont diminué de 90%).

Selon l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), les Aires Marines Protégées ne couvrent que 2,8 % des océans. Or, Greenpeace soutient que ce sont 40% de la surface mondiale des océans sur lesquelles il faudrait arrêter de pêcher complètement pour assurer une gestion durable des ressources halieutiques de l’humanité.

 

Il faut dire que les enjeux socio-économiques à court/moyen-terme étaient colossaux et qu’on était loin, à la fin des années 70, d’une réglementation mondiale de la pêche maritime. Par exemple, une réduction de 45% du tonnage des prises nippones aurait causé, selon le gouvernement, la perte de plus d’un demi-million d’emplois au Japon, pays qui comptait beaucoup sur la mer pour apporter les protéines nécessaires à sa population. Les Etats-Unis, pour leur part, pratiquait leur politique hégémonique habituelle en protégeant férocement leur zone d’intérêt économique des deux cent milles tout en s’octroyant le droit d’aller violer les zones réservées d’autres pays comme l’Équateur. Le Fisherman’s Protective Act de 1967 prévoyait ainsi que le Trésor rembourserait aux pêcheurs américains les amendes, les prises confisquées et les dommages subis en cas de conflit.

L’idée d’établir des règlements pour une gestion respectueuse des populations halieutiques basée sur des quotas commençait à être acceptée par certains pays et, au cours des 35 dernières années, différentes résolutions ont été prises au nouveau international pour tenter de garantir la pérennité des ressources marines. Ainsi, le 25 septembre 2015, les États Membres de l’Organisation des Nations Unies ont adopté le “Programme de développement durable à l’horizon 2030” dont certains “objectifs de développement durable” (ODD) s’appliquent directement à la pêche et à l’aquaculture. L’un d’eux (ODD 14) porte expressément sur les océans: “Conserver et exploiter de manière durable les océans, les mers et les ressources marines aux fins du développement durable” (FAO).

Des quotas de pêche ont été instaurés pour espérer préserver les espèces les plus menacées. Pourtant, comme il y a 35 ans, la cupidité arrive toujours à contourner la législation. La pêche clandestine ne s’est jamais si bien portée et les tonnages de poissons hors quotas, sans valeur économique, rejetés en mer (morts ou blessés) représentent entre 30 et 50 % de la pêche. Les quantités de poissons prélevés dans les océans seraient nettement plus élevées que celles déclarées, sans doute au minimum 30 millions de tonnes de plus ! (World Ocean Review).

L’aquaculture était aussi présentée comme une solution intéressante pour préserver les réserves maritimes. Cette activité, traditionnelle dans ce pays, permettait alors à la Chine d’occuper le rang de deuxième producteur mondial de poissons. L’aquaculture est à la base une bonne idée, mais tout comme l’agriculture industrielle, l’aquaculture industrielle pratiquée aujourd’hui contribue à la destruction massive des écosystèmes. L’expansion actuelle de l’aquaculture, qui fournit près de 50 millions de tonnes de poissons, soit près de 15,6 fois plus qu’en 1981, a provoqué une explosion de la demande de krill (lire article “Le krill“) et une intensification de la pêche industrielle minotière (espèces transformées en farines et en huiles).

La préservation des ressources halieutiques n’est possible que par l’ajustement de la capacité de pêche aux possibilités de prise. Les stocks de poissons et les totaux admissibles de captures (TAC) doivent être gérés en s’appuyant sur les meilleurs avis scientifiques disponibles, selon une approche volontairement alarmiste tenant compte de l’extrême fragilité des écosystèmes marins. Pour reconstituer des stocks en danger, il  faut limiter par exemple le nombre de journées de pêche autorisées dans une période définie, en fonction des données biologiques régulièrement mises à jour.  Bien entendu, des mesures techniques doivent être imposées pour réduire la prise de juvéniles et d’espèces non commerciales. Les États européens se sont entendus en 1983 pour une politique commune de la pêche basée sur ce type de mesures, améliorées régulièrement tout au long des années qui suivirent, jusqu’au sommet mondial de Johannesburg (2002) au cours duquel ils s’étaient accordés sur l’objectif de reconstitution des ressources halieutiques avant 2015. Il apparait que les experts Européens aient fait preuve d’un optimisme exagéré, même si depuis 2009, l’état des stocks de certaines espèces de poissons dans les eaux Atlantiques européennes et les eaux adjacentes s’est amélioré. En 2013, 29 % des stocks d’espèces étaient considérés comme exploités à l’intérieur des limites biologiques de sécurité, 21 % étaient toujours considérés comme étant en dehors de ces limites biologiques et la situation restait inconnue pour la moitié des stocks.

Le vieil homme et la mer

Comme l’écrivaient les auteurs de l’Almanach Cousteau de l’Environnement en 1981, “Parce que nous disposons de moyens industriels de destruction, nous ne pouvons plus, comme le vieil homme d’Hemingway confronté au grand marlin, hurler à la face de l’océan : Je te tuerai… dans toute ta splendeur et ta gloire…  je te montrerai ce qu’un homme peut faire… “. Nous savons aujourd’hui que les hommes sont tout à fait capables de détruire toute vie marine, mais il n’y aura aucune gloire à en tirer, uniquement de la désolation pour les générations à venir.

 

 

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