La lune valait-elle le voyage ?

La lune valait-elle le voyage ?

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Outils propres et impropres – pages 386-387

La conquête spatiale a eu, sans doute, de réelles retombées technologiques. Ce fut la même chose pour la Deuxième Guerre Mondiale : tissus synthétiques, radars civils, pesticides chimiques… La question reste posée de savoir si ces découvertes auraient pu exister autrement et “si le jeu en valait la chandelle”. Pour la Guerre Mondiale, je pense que l’humanité aurait pu très bien pu s’en passer ; même chose pour les pesticides organophosphorés qui dérivent des gaz de combat.

On a prêté au programme Apollo, puis aux suivants, beaucoup d’innovations technologiques, certaines à tort. C’est le cas de l’invention du Teflon ou du Velcro dans les années 1960 attribuées à tort à l’Agence spatiale qui n’a fait que populariser ces inventions. Teflon, est la marque déposée du polytétrafluoroéthylène (PTFE) en 1945 par la société américaine du Pont de Nemours. La NASA a appliqué le Teflon à des écrans thermiques, des combinaisons spatiales et des volets de chargement. La marque Velcro a été déposée en 1952 par l’ingénieur électricien suisse George de Mestral.  Le Velcro a ensuite été utilisé pendant les missions Apollo pour ancrer l’équipement des astronautes en situations de gravité nulle.

  • De nombreux instruments de monitoring médical seraient issus des technologies spatiales permettant de suivre à distance la santé des astronautes. C’est le cas de l’instrument de mesure rapide des pressions sanguines systoliques et diastoliques. En réalité, le premier sphygmomanomètre a été inventé en 1880 par le professeur viennois Siegfried Ritter von Basch.
  • L’imagerie par résonance magnétique (IRM), technique d’imagerie médicale non invasive en deux ou trois dimensions de l’intérieur du corps, aurait été développée initialement pour examiner la surface de la Lune. En réalité, l’IRM a été développée à partir de 1973 sur la base des méthodes de tomodensitométrie (rayons X).
  • Le système de recyclage des fluides lors des missions Apollo aurait servi de base pour élaborer des appareils de dialyse qui permet de filtrer les éléments toxiques de l’urine en cas d’insuffisance rénale. Le premier appareil de dialyse testé avec succès sur un humain date en fait de 1923 (George Haas, Allemagne).
  • La NASA n’a pas inventé la nourriture lyophilisée, loin s’en faut, puisque les Indiens des Andes utilisaient déjà la déshydratation de patates congelées au XIIIe siècle pour faire du chuño.
  • Le canot de sauvetage en mer qui se gonfle en quelques secondes utilise la même technologie que celui développé par la NASA pour récupérer les astronautes en mer. Il ne faut pas oublier que c’est le Français Alain Bombard qui a inventé le premier radeau de survie en 1956.
  • La perceuse sans fil aurait été inventée par Black & Decker pour la mission Apollo-15 en 1971, pour percer des trous sur la lune. La perceuse électroportative a bien été inventée par Duncan Black et Alonso Decker, mais c’était en 1917, bien avant Apollo.
  • La technologie du pneu à carcasse radiale serait issue de celle utilisée dans les parachutes de la sonde Viking sur Mars (développée par Goodyear pour la NASA). Ce n’est pas tout à fait exact car le brevet du pneu à carcasse radiale a été déposé par Michelin le 4 juin 1946 et Goodyear n’a fait que faire évoluer la technologie en utilisant de nouveaux matériaux.
  • Les piles à combustibles utilisées par les missions spatiales, pourraient représenter une solution d’avenir pour les automobiles de demain. La NASA a utilisé, comme modèle pour les piles à combustible des missions Apollo, le prototype de 5 kW développé en 1959 par Francis T. Bacon
  • Les programmes informatiques de la NASA ont accéléré les progrès dans ce domaine, de même que les systèmes électroniques miniaturisés conçus initialement pour les fusées et les modules spatiaux. La NASA n’a fait que contribuer à l’évolution d’un domaine technologique qui a débuté en 1632, avec la règle à calculer de William Oughtred.
  • Les satellites ont permis dans les années 60 de réaliser de réels progrès dans la technologie des panneaux solaires. Le coût de production trop élevé du premier panneau solaire construit par les laboratoires Bell en 1954 lui ôtait tout intérêt économique.
  • Quand on parle d’espace, on pense tout de suite aux satellites artificiels, dont le premier mis en orbite a été Spoutnik en 1957 : satellites de télécommunications à partir de 1965 (téléphonie, télévision, Internet…), satellites de télédétection (météorologie, cartographie), satellites de positionnement et navigation (GPS à partir de 1978, Galileo en 2017…)

Depuis plus d’un demi-siècle, la conquête spatiale est un secteur d’avenir, à la pointe de la technologie. Le ticket d’entrée pour faire partie du club de l’espace est très élevé. Le lanceur Saturn V du programme Apollo avait coûté en 1966 la bagatelle de 1,3 milliards de dollars (actualisés) et l’ensemble du programme Apollo jusqu’en 1973 représentait 115 milliards de dollars. Une navette spatiale Orbiter coûtait deux fois plus cher que Saturn V (2,7 milliards de dollars), mais offrait nettement plus d’avantages, notamment celui d’être réutilisable. Le télescope spatial Hubble a coûté 6 milliards de dollars (livraison comprise).

Pour témoigner du potentiel des retombées spatiales, la NASA et l’ESA disposent de programmes de transfert de technologie destinés à inciter le secteur privé à intégrer les technologies spatiales. Depuis 2012, la NASA a favorisé l’utilisation au sol de près de 1 800 technologies spatiales (NASA spinoff). En 2007, l’ESA a estimé que le transfert de technologies spatiales avait créé 1 500 emplois et entraîné des recettes annuelles dépassant 80 millions d’euros, soit entre 15 et 20 fois les dépenses engagées par les États membres pour le programme spatial. Il est cependant toujours hasardeux de faire ce genre de calcul rétrospectif basé sur des relations causales difficiles à démontrer.

La NASA envisagerait de construire la première base lunaire dès 2020, mais il n’est pas du tout certain que le planning soit respecté, compte-tenu de l’ampleur des budgets nécessaires. Le prix d’une mission lunaire habitée a été estimé à 104 milliards de dollars. Pour la conquête martienne, prévue en 2050, ce serait nettement plus cher, plus de 800 milliards de dollars, soit 36 fois le budget annuel de la NASA en 2020 (22,5 milliards $) ! La conquête de la planète rouge reste donc un objectif à long terme et ne pourra être financée que par un consortium international.

Note : Le budget de la NASA 2017 est de 19,5 milliards de dollars, soit 0,47% du budget fédéral. En 1966, en pleine Guerre Froide, il était de 5,93 milliards et représentait 4,41 % du budget fédéral. Le budget de l’ESA est de 5,75 milliards (2016).

La question se pose de l’intérêt de dépenser autant d’argent pour aller explorer une planète morte alors que nous manquons de moyens pour préserver la nôtre, bien vivante. Que représentent des dépenses aussi colossales que 104 ou 800 milliards de dollars ? Selon la FAO, près de 800 millions de personnes souffrent de sous-alimentation dans le monde. Elles seront encore près de 650 millions dans quinze ans, sauf si nous décidons le contraire. Pour éradiquer la faim dans le monde, il suffirait d’investir 267 milliards de dollars chaque année d’ici à 2030 (FAO – Achieving Zero Hunger: – 2015). Sommes-nous prêts à choisir entre conquête spatiale et éradication de la faim dans le monde ?

 

 

Comments are closed