La langue des molécules

poisson rouge

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les quatre grands changements : Les choses qui disparaissent – pages 321-322

 

 

Les animaux utilisent différentes méthodes de communication propres à chaque espèce. La plupart des espèces utilisent un langage corporel parfois très subtil (comme celui des abeilles) pouvant s’accompagner d’émission de sons pouvant s’apparenter, comme chez le dauphin, à une parole primaire (le langage des dauphins). Mais il existe un autre mode de communication très performant, très développé chez la plupart des espèces animales mais pauvres chez l’être humain : les phéromones. Par ce langage chimique, les animaux peuvent transmettre toutes sortes d’informations concernant un danger, un itinéraire de migration, l’appartenance d’un individu à un groupe donné, l’état reproductif d’un congénère…

Chez l’être humain, comme chez la plupart des mammifères, ces phéromones jouent principalement un rôle dans l’attirance sexuelle. Chez les insectes sociaux (fourmis, abeilles, guêpes, termites..) elles permettent de transmettre une multitude d’informations liées au nourrissage de la reine et des larves, à l’emplacement de nourriture, à la survenue d’un danger…

Chez les animaux marins, les organes de l’odorat et du goût sont souvent très développés, ce qui compense l’absence de visibilité en eaux troubles. Les poissons sont dotés de cellules olfactives qui sont exposées à un flux continuel d’eau et transmettent les messages chimiques véhiculés par les phéromones en solution. Des études menées dans les années 70 ont montré que les truites arc-en-ciel aptes à se reproduire étaient attirées par les phéromones sexuelles émises par des poissons de la même espèce frayant en amont.

On comprend donc aisément que la pollution des eaux puisse représenter une grave menace pour la communication des poissons, même avec des produits chimiques non particulièrement toxiques. La pollution peut altérer suffisamment leur comportement pour perturber la reproduction ou la migration. C’est en tout cas ce que l’on avait observé sur des langoustes, des escargots de mer, des crabes et de poissons. Ainsi, les langoustes exposées à des doses infimes de kérosène devenaient alternativement hyper-agressives ou peureuses et se mettaient à consommer cet hydrocarbure toxique.

De nombreuses expériences scientifiques ont été menées au cours de ces 35 dernières années pour démontrer l’effet délétère de certains polluants chimiques sur le comportement sociaux et reproductifs de très nombreuses espèces.

Nous-même, simplement en nous rendant aux toilettes, contribuons à la pollution des cours d’eau. En effet, nos urines contiennent souvent des métabolites de médicaments qui se retrouvent dans les stations de traitement des eaux usées et dont une faible part aboutit dans les cours d’eau. Le biologiste Vance Trudeau (Université d’Ottawa) a démontré dans un article de la revue Aquatic Toxicology que le poisson rouge mâle exposé à des doses très faibles de fluoxétine, le principe actif de l’antidépresseur Prozac, ne réagit plus aux phéromones de la femelle (il ne libère plus son sperme). A noter que chez l’homme, les antidépresseurs peuvent aussi avoir comme effet secondaire une baisse de la libido (c’est écrit sur la boite, mais les poissons ne lisent pas bien les notices des médicaments).

Depuis quelques années  les (mauvais) pêcheurs utilisent des appâts chimiques pour leurrer les poissons. Ils ont commencé par utiliser des mélanges artisanaux conçus sur une base non scientifique et pouvant contenir aussi bien des denrées alimentaires, des additifs alimentaires (vanilline), des composés naturels (camphre, térébenthine) et des produits pétroliers (kérosène). Nous connaissons déjà l’effet de certaines de  ces substances, comme le kérosène, sur le comportement des animaux aquatiques. Depuis 2001, des appâts plus  sophistiqués sont apparus sur le marché. Ce sont en général des analogues synthétiques de phéromones d’alarme (libérées normalement par l’épiderme des poissons blessés) qui attirent les poissons carnassiers. Il est très regrettable que nous utilisions les découvertes scientifiques uniquement pour notre plaisir immédiat et non pas pour préserver durablement notre environnement.

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