La lamproie : Un envahisseur ?

Lamproies attaquant un poisson

Lamproies attaquant un poisson

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Leçons non apprises, effets pervers – pages 169-171

 

Le canal Érié, inauguré en 1825, relie l’Hudson au lac Érié, établissant une voie fluviale entre l’océan Atlantique et les Grands Lacs et contribuant largement à l’expansion de la ville de New York. A cette époque, personne n’avait prévu que le canal allait permettre une invasion massive des Grands Lacs par la lamproie marine, un poisson primitif qui ressemble à une anguille et se comporte comme un véritable vampire en s’attachant à ses victimes par sa bouche ventouse pour leur sucer sang et humeurs.

Depuis l’antiquité grecque et romaine, la lamproie est pourtant un mets particulièrement raffiné en Europe. Le roi Jean d’Angleterre échangea parait-il une superbe lamproie contre un cheval et Henri Ier serait mort d’une indigestion de lamproies.

Il n’en est pas de même en Amérique du Nord où ce prédateur est considéré comme un fléau s’attaquant aux poissons indigènes prisés des pêcheurs locaux. En 1835 la lamproie était signalée dans le lac Ontario, puis elle pénétra dans le lac Érié par le nouveau canal Welland, en 1936 dans le lac Huron, avant d’atteindre le lac Michigan puis le lac Supérieur en 1946. Dans les années 30 près de 6400 tonnes de truites étaient pêchés dans les lacs Huron, Michigan et Supérieur. En 1960, les prises s’étaient effondrées à seulement 230 tonnes. Faute de prédateur naturel, rien ne semblait pouvoir freiner la prolifération de la lamproie marine dans les Grands Lacs.

Bien que les causes fussent multiples (surpêches, pollution…), on accusa la lamproie marine et la Commission internationale de Pêche des Grands Lacs, créée en 1954, fut chargée de trouver une solution. Différentes actions furent successivement tentées : barrières mécaniques destinées à piéger les adultes, barrières électroniques censées piéger uniquement les lamproies, pesticide trichloro-3-trifluorométhyl-4nitrophénol (TFM) pour tuer sélectivement les larves. Ce dernier remède permit de réduire la population de lamproies de 86% entre 1956 et 1966. En 1981 des méthodes de destruction non chimiques, notamment génétiques, étaient étudiées.

Aujourd’hui, les Nord-Américains n’ont toujours pas réussi à vaincre la lamproie marine qui continue à s’attaquer aux poissons des Grands Lacs. Environ 200 cours d’eau de cette région sont traités à intervalles réguliers avec le TFM. Ce procédé qui donne d’honnêtes résultats est cependant très couteux : plus de 20 millions de dollars US par an. D’autres méthodes de lutte sont actuellement à l’étude, comme les pièges à phéromones ou les obstacles sur les parcours de frai. Tous ces efforts permettent de maintenir la population de lamproies sous un seuil acceptable pour la préservation des écosystèmes.

La pêche dans les Grands Lacs n’est donc plus menacée, à condition de ne pas avoir peur de consommer des poissons contaminés par des polluants chimiques.

Et il va falloir compter sur une autre espèce invasive, encore plus vorace que la lamproie marine : la carpe asiatique. Cette dernière remonte inexorablement jusqu’au Lac Michigan, depuis le Mississipi où elle a été introduite accidentellement en 1993. C’est un véritable monstre aquatique, lui aussi sans prédateur naturel en Amérique du Nord, qui élimine pratiquement les espèces de poissons indigènes en consommant toute la nourriture disponible. Cette espèce était pourtant décrite par les scientifiques comme ne pouvant pas se reproduire en dehors de ses eaux asiatiques d’origine !

Et ce ne sont que deux exemples parmi tant d’autres de notre incapacité à comprendre la complexité des écosystèmes qui répondent, comme la météo, à des lois chaotiques.

Comments are closed