La beauté des marécages

Marais Poitevin

Marais Poitevin

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les quatre grands changements : Les choses qui disparaissent – pages 318-321

 

“… Desséchons ces marais, animons ces eaux mortes en les faisant couler, formons-en des ruisseaux, des canaux… Bientôt au lieu du jonc, du nénuphar dont le crapaud composait son venin, nous verrons paraître la renoncule, le trèfle, les herbes douces et salutaires…” Cette citation de Buffon (XVIIIème siècle) illustre bien pourquoi,  pendant des siècles, l’agriculture, l’urbanisation et l’industrie n’ont cessé de détruire des marécages, formidables écosystèmes qui n’étaient pourtant souvent considérés que comme des milieux inutiles, voire insalubres, qu’il fallait “mettre en valeur”. Il fallait éradiquer les moustiques, asperger les marais de pesticides, les assécher, les remblayer, pour y construire des routes, des villes, des aéroports… Au cours des cent dernières années, la moitié des zones humides du monde ont été ainsi perdues.

Ce sont les agriculteurs qui ont commencé. Ils savaient que ces étendues humides pouvaient être transformées en terres fertiles par un drainage approprié. Les polders de Hollande ont pour la plupart été gagnés, dès le XIème siècle, sur les marais littoraux, au bénéfice de l’agriculture. Mais on ne peut perturber des écosystèmes aussi importants sans conséquences. Ces marais constituaient un vivier important pour de nombreuses espèces de poissons et de crustacés de la Mer du Nord et la construction de la digue du Nord avait ruiné bien des familles de pêcheurs.

Dans de nombreux pays tropicaux, les mangroves avaient été remblayées et transformées en plantations industrielles (Sri Lanka, Madagascar, Mozambique…) ou simplement transformées en bois de chauffage (Thaïlande, Malaisie, Bornéo, Sumatra…). La destruction de ces habitats naturels a mis en péril de nombreuses espèces animales, parfois endémiques.

Depuis des siècles et partout dans le monde des villes ont remplacé des terres humides. Venise en l’an 600, Amsterdam au milieu du XIIIème siècle, Boston au XVIIème siècle se sont construits sur des marais. Les Etats-Unis ont remblayé des milliers de marécages en moins de deux siècles, faisant disparaître la moitié des terres humides originelles. Jusqu’au milieu du XXème siècle, le Congrès américain favorisa la mise en valeur des marécages et cette pratique se perpétua ensuite pendant des années. Ainsi, de 1970 à 1980, 120 000 hectares de marais furent détruits chaque année, généralement pour construire des habitations.

On sait pourtant que les marécages sont des écosystèmes particulièrement riches et fragiles. Ainsi les marais côtiers se caractérisent par un gradient de salinité qui favorise différents groupes de flore, allant des algues et des posidonies (proche de la mer, salinité élevée) aux joncs et carex (éloigné de la mer, salinité faible). Chaque flore abrite une faune particulière (crustacés, mollusques, poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux, insectes). Ces riches marais constituent de véritables pouponnières pour de nombreuses espèces de crustacés et de poissons et servent de zone de nidification pour de nombreux  oiseaux. On estime que 60 à 70% des poissons passent une partie de leur vie dans un marécage et que la disparition des harengs de Mer du Nord serait due en partie à celle des marais littoraux de Grande-Bretagne, Hollande et Allemagne.

Les marais d’eau douce se comportent comme de véritables éponges pour les réseaux holographiques dans lesquels ils s’inscrivent, absorbant l’eau en cas d’inondations et restituant lentement l’eau aux rivières en cas de sécheresse. Ils forment un véritable système de purification de l’eau, en décomposant les résidus organiques et en fixant les composés toxiques, parfois au détriment de leur propre écosystème. Certains composés toxiques  peuvent être assimilés par les plantes ou le plancton, pour se retrouver dans les poissons et les crustacés, avant de se concentrer dans l’organisme des prédateurs, et en particulier de l’homme. C’est ainsi qu’au Japon on pouvait rencontrer des huitres à chair verte, contaminées par de fortes doses de sels de cuivre.

Ce n’est qu’à partir des années 60 que des lois ont été promulguées pour protéger les marécages. Au début, elles ne firent pas le poids face aux intérêts économiques des promoteurs. Pourtant, l’intérêt économique des marécages (absorption du gaz carbonique, production d’oxygène, protection contre les inondations, pouponnière de poissons et crustacés…) pouvait s’avérer aussi élevé que celui des plus riches terres agricoles. Malheureusement, leur valeur ne pouvait rivaliser avec celle des propriétés foncières de bord de mer, jusqu’à dix mille fois plus élevée.

Les marais littoraux sont particulièrement sensibles au pétrole provenant non seulement des marées noires, mais surtout de la pollution apportée par les cours d’eau (citernes de fuel, industries…). Le pétrole stagne dans la vase, empoisonnant mollusques et crustacés qui servent de nourriture aux oiseaux et poissons. Deux ans après la marée noire de l’Amoco-Cadiz, les marécages des abers bretons étaient toujours fortement pollués et la végétation peinait à se reconstruire (les biologistes estiment que, sous nos latitudes, la phase de recolonisation de l’habitat s’étend sur une période de 10 ans).

La Convention Ramsar, signée en 1971 et entrée en vigueur en 1975, marque le début d’une coopération internationale pour la reconnaissance officielle de l’importance écologique des zones humides. Elle a pour  objectif de définir une stratégie commune pour la conservation et la recherche en matière de zones humides. L’inscription d’une zone humide d’importance internationale sur la liste “Ramsar”, engage le gouvernement à accepter de prendre les mesures nécessaires pour garantir le maintien de ses caractéristiques écologiques. Aujourd’hui, plus de 2200 sites de zones humides dans le monde sont inscrits à la Convention Ramsar.

En 1980, les marais étaient devenus un sujet de controverse dans les pays du Nord, avec d’un côté leurs défenseurs (écologistes, scientifiques, pêcheurs) et de l’autre les promoteurs. Il semble que ces derniers aient souvent été plus convaincants puisque près de la moitié de la surface des  zones  humides a disparu entre 1960 et 1990. On estime par exemple que 73% des marais du Nord de la Grèce ont disparu depuis 1930 et que 86% des principales zones humides de France ont été dégradées entre 1930 et 1994 … Dans les pays du Sud, la situation était plus grave encore. Des zones d’une biodiversité prodigieuse disparaissaient chaque jour car les marais n’avaient pratiquement aucune chance de résister aux trusts de l’immobilier, de l’industrie et de l’agroalimentaire.

Aujourd’hui, la plupart des pays du Nord cherchent à protéger les marais encore épargnés par l’avidité humaine. Ainsi, en France, le célèbre Marais  mouillé Poitevin,  la “Venise  verte”,  a  été  classé  en 2003 au titre de la législation des sites pour “l’équilibre magique de la terre et de l’eau, qui procède de l’interaction de la main de l’homme et de la nature”, avant de bénéficier en 2010 du label Grand Site de France®. Le Marais Poitevin a été inscrit en 2004 dans le réseau Natura-2000 comme zone humide d’importance majeure pour la préservation de nombreux habitats (26 répertoriés). Il a été identifié comme zone de résidence permanente de la Loutre et du Vison d’Europe et comme zone de séjour pour 250  espèces  d’oiseaux  migrateurs,  telles  que  la  barge  à  queue  noire.

Roselière de Camargue

Roselière de Camargue

En Camargue, la zone inondée par les crues annuelles du Rhône a régressé dramatiquement, notamment à cause des drainages pour la riziculture et de l’activité des Salins du Midi. Pendant longtemps, les flamants roses avaient pris l’habitude de nicher sur les îlots naturels de Camargue, leur seul lieu de reproduction en France. L’endiguement du delta du Rhône a progressivement fait  disparaître  ces  îlots, si bien que dans les années 1960,  les flamants ne nichaient plus en Camargue. Pour préserver cet habitat naturel, il a fallu que le WWF remette en  janvier  1972  au Président de la République (Georges Pompidou)  un chèque d’un million de francs pour contribuer à l’achat, par l’État français, des territoires de Camargue classés en Réserve nationale. En 1974, le WWF a participé à la construction d’un îlot artificiel de 4000 m2 dans les salins de Girau, l’îlot du Fangassier qui constitue aujourd’hui le seule site français de reproduction des flamands roses (20 000 couples chaque année). La Petite Camargue regroupe 3 sites Natura-2000, dont deux  zones  humides dans lesquelles se développent majoritairement les roseaux formant les “roselières” et qui accueillent régulièrement différentes  espèces  d’oiseaux  migrateurs tels que l’Aigle botté, le Martin-pêcheur, la Cigogne blanche et, bien entendu, le Flamant rose…

Le WWF a ensuite participé au sauvetage de nombreuses zones humides en France. En 1984, la fondation a permis de restaurer le Marais d’Orx (800 ha en réserve naturelle) aux pieds des Pyrénées qui accueille aujourd’hui de nombreuses espèces d’oiseaux, dont l’emblématique Spatule blanche d’Europe (Platalea leucorodia). Le WWF a aussi activement participé à la préservation du Marais Poitevin, de la Brenne, de la Camargue, du Marais de Kaw-Roura eu Guyane.

Mangrove

Mangrove

Concernant les zones littorales tropicales, la moitié des mangroves auraient déjà disparu (35% depuis le milieu des années 1980) et la moitié de celles qui restent sont en très mauvais état. Cette hécatombe risque de perdurer si rien n’est fait pour inciter les pays du Sud à préserver ce patrimoine naturel. Ainsi, l’Inde et le Bangladesh prévoient de construire une centrale à charbon géante de 1 320 mégawatts à l’embouchure du Gange et du Brahmapoutre, à 14 kilomètres des Sundarbans, la plus vaste mangrove de la planète, site pourtant classé depuis 1967 au Patrimoine Mondial de l’Humanité. Il est primordial de protéger les mangroves. Elles fournissent des défenses naturelles contre les phénomènes météorologiques et océaniques extrêmes (ouragans, tsunamis), elles piègent des stocks de carbone exceptionnellement élevés, fournissent une eau salubre, protègent les sols de l’érosion… Malgré tous ces services rendus, les gouvernements continuent d’en sous-estimer la valeur au moment de la prise de décisions sur l’aménagement des côtes, si bien que la superficie de mangrove continue de s’amenuiser à un rythme de trois à cinq fois supérieur au taux moyen de la déforestation mondiale.

Le WWF estime que  la valeur de la totalité des zones humides et leur biodiversité associée, d’une surface cumulée de 188 millions d’hectares, représenterait une somme de 14 000 Milliards de  dollars  par an. Même cet argument comptable ne semble pas pouvoir restreindre l’avidité des promoteurs.

 

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