Il y a beaucoup à sauver : L’Hudson

Le fleuve Hudson

Le fleuve Hudson

 L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Il y a beaucoup à sauver – pages 281-284

 

L’Hudson, fleuve navigable sur plus de 150 km, a joué un rôle considérable dans le développement des Etats-Unis et a été l’axe principal de l’industrialisation de l’arrière-pays de New-York, jusqu’au Lac Érié et aux Grands-Lacs. Rien d’étonnant à ce que ce fleuve fut devenu un véritable égout. Pourtant, avant l’industrialisation de sa vallée, l’Hudson hébergeait une biodiversité luxuriante et accueillait le long de ses rives des tribus indiennes comme les Mohicans dont le nom signifie “le fleuve que remonte des deux côtés”. L’influence de la marée se ressent en effet très loin à l’intérieur des terres, jusqu’au barrage fédéral de Troy, étant donné que la partie sud de la vallée de l’Hudson est en réalité un estuaire marin.

Vecteur de progrès, l’Hudson était devenu peu à peu le symbole de toutes les nuisances de la civilisation industrielle. Tout a commencé à l’époque de la Guerre d’Indépendance américaine, le fleuve étant devenu le tout-à-l’égout des nombreuses petites villes riveraines. Ensuite, les marais, filtres naturels de l’Hudson, furent asséchés pour construire le chemin de fer, puis les autoroutes. Après la seconde Guerre Mondiale des usines extrêmement polluantes vinrent s’installer le long du fleuve: usines de pâte à papier, métallurgie, plasturgie, production de condensateurs, centrales électriques… En l’absence de lois sur la pollution, elles déversèrent directement dans l’Hudson tous leurs déchets souvent toxiques. Les villes en forte expansion firent de même et le fleuve se transforma rapidement en un flot continu d’immondices qui se retrouvaient en aval dans le port de New York, la mégapole qui ajoutait à son tour ses ordures industrielles et urbaines dans ce qui était devenu l’un des fleuves les plus pollués, et des plus nauséabonds, du monde. La boue accumulée au fond des eaux du port n’était qu’un mélange de produits toxiques qui devaient contaminer pour longtemps les eaux de l’estuaire. L’Hudson était véritablement en train de mourir…

Ne pouvant se résigner à vivre près d’un fleuve mort, un groupe de citoyens riverains décida d’agir. En 1966 le chanteur-compositeur américain Pete Seeger (Sailing Up My Dirty Stream, by Pete Seeger) réussit à réunir les fonds nécessaires pour construire le “Clearwater”, un sloop (un grand voilier) destiné à parcourir l’Hudson avec une troupe de musiciens pour aller à la rencontre des riverains et éveiller leur intention sur les effets désastreux de la pollution de leur fleuve (lire aussi l’article “Il y a beaucoup à sauver : Les Grands lacs” ). Pete Seeger, figure emblématique de la contestation folk face aux conformistes capitalistes, fut l’un des héros de Bob Dylan, ce n’est pas rien, avant d’être un modèle pour Bruce Springsteen, qui lui consacra un album de reprises (We Shall Overcome, The Seeger Sessions – 2006). Le Clearwater fut mis à l’eau en 1969 et grâce à la persévérance  des organisations indépendantes qui s’étaient formées dans les villes bordant le fleuve (les célèbres Sloop Clubs), des centaines de milliers de personnes recommencèrent à considérer l’Hudson autrement qu’un égout et des lois nouvelles exigeant le traitement des eaux résiduelles urbaines et industrielles furent votées et le fleuve commença à retrouver lentement ses eaux propres. Le mouvement écologiste était lancé mais l’Hudson n’était pas prêt d’être aussi propre qu’au début du siècle dernier, comme disait Pete Seeger dans l’une de ses chansons : » Un jour peut-être pas cette année-ci, l’Hudson st mon pays seront immaculés».

The Clearwater sloop

The Clearwater sloop (1969)

Malheureusement, des analyses mirent en évidence en 1975 une pollution insidieuse par des composés chimiques cancérigènes, des polychlorobiphényls (Pyralène), déversés dans le fleuve pendant des années  par des usines électriques comme celles de General Electric (GE). On estime que sur une période de 30 ans se terminant en 1977,  près de 0,59 million de tonnes de PCB ont été déversés dans la rivière Hudson par les deux usines GE de fabrication de condensateurs situés dans les villes de Fort Edward et Hudson Falls (New York). La stabilité chimique et thermique des PCB est exceptionnelle, ce qui fait que ces composés peuvent rester mélangés aux boues du fond des fleuves pendant des décennies. De plus, ils sont très solubles dans les graisses et ont tendance à s’accumuler dans les tissus adipeux de certaines espèces de poissons, en particulier les grands prédateurs (bioaccumulation). En 1976, le département de conservation de l’environnement de l’État de New York déclara les poissons pêchés dans l’Hudson impropres à la consommation. La production de PCB n’a cessé que depuis le milieu des années 1970 (interdiction par l’EPA en 1976), alors qu’on connaissait leur toxicité depuis 1936. Je ne sais pour quelle raison, le monde politique met toujours beaucoup de temps à comprendre les découvertes scientifiques et à prendre les mesures qui s’imposent. Par la suite, des concentrations importantes de nombreux autres polluants chimiques furent trouvées dans l’Hudson.

En 1984, une portion de plus de 300 kilomètres du fleuve, entre Hudson Falls et Battery à New York, a été placée sur la liste de priorité nationale de l’EPA des sites de déchets dangereux les plus contaminés du pays. L’Hudson est sans doute le fleuve qui a été le plus contrôlé au cours des 3 dernières décennies et il est évident aujourd’hui que sa dépollution ne pourra se faire naturellement, ce qui pose un grave problème non seulement pour l’environnement, mais aussi pour la santé humaine. En 2002 l’EPA a décidé d’une opération de dragage de l’Hudson sur une portion de 64 kilomètres (entre Fort Edward et Troy) afin d’extraire plus de 2,1 millions de mètres cubes de sédiments contaminés par les PCB (PCB Superfund Site Hudson River). Le dragage du fleuve, qui a commencé en 2009 et se prolonge encore en 2016, a été mené conjointement par l’EPA et General Electric. GE sera ensuite responsable du démantèlement et de la décontamination de l’installation de traitement des sédiments de 44,5 hectares construite à Fort Edward, selon un plan établi par l’EPA (Processing Facility Demobilization and Restoration Plan).

Le sauvetage de l’Hudson est aujourd’hui considéré comme un modèle à suivre pour les nombreux pays confrontés à l’épineux problème de pollution des fleuves et des rivières par des composés toxiques aussi résistants que les PCB. Ainsi, en France la consommation de certains poissons péchés dans le Rhône ou la Saône, essentiellement les poissons migrateurs et ceux des fonds, est interdite en raison de la présence de PCB dans leur chair. L’interdiction concerne même tous les poissons dans certains cours d’eau comme l’Isère et le Gier.

 

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