Il y a beaucoup à sauver : Les tortues de mer

Il y a beaucoup à sauver : Les tortues de mer

Tortue de Ridley de l'Atlantique

Tortue de Ridley de l’Atlantique

 L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Il y a beaucoup à sauver – pages 278-281

 

En 1981, l’Almanach Cousteau de l’Environnement s’inquiétait de la forte diminution de la population de tortues marines. 35 ans plus tard, le problème s’est encore aggravé…

Apparues il y a plus de 200 millions d’années, les tortues marines sont, avec les crocodiles, les plus anciens reptiles vivant sur terre. Les occidentaux ont commencé à les massacrer en grands nombres à partir du XVIème siècle, dans toutes les régions du Monde et quelque soit l’espèce : tortue-luth, tortue de Ridley, tortue verte, tortue caouanne, tortue à écaille… Les tortues qui avaient survécu à tant d’années, n’étaient pas préparées à ce type de prédation.

Dans la nature, les nids sont à la merci des prédateurs de toutes sortes et les nouveaux nés doivent affronter mille danger pour rejoindre l’océan (goélands, frégates, crabes, serpents…) dans lequel ils peuvent servir de repas aux poissons carnassiers. Seulement 5% des tortues écloses survivent à la première année. Mais tout ceci participe à l’écosystème et les tortues y sont adaptées. Par contre, elles ne peuvent rien contre l’appétit de l’homme.

Les tortues vertes avaient pratiquement disparu à la fin des années 70, massacrées pour en faire des soupes de tortue. On massacrait allégrement les tortues à écaille pour leur carapace dont on faisait des montures de lunette et des bijoux. Les œufs de tortues étaient considérés dans certains pays asiatiques comme de puissants aphrodisiaques. De plus, un nombre important de tortues marines étaient piégées dans les filets des pêcheurs ou accrochées aux hameçons et périssaient noyées (elles ont besoin de respirer en surface). En 1981, les effectifs de toutes les espèces de tortues de mer avaient dangereusement décliné. Ainsi, on ne comptait qu’environ 250 000 femelles reproductrices de tortues-luth (les mâles ne sortent jamais de l’eau et leur nombre est difficile à évaluer). Chaque année, 300 000 tortues à écaille  étaient tuées dans les océans Indien et Pacifique. On comptait moins de 1000 femelles adultes de tortues de Ridley de l’Atlantique (ou tortues de Kemp), alors qu’en 1947 on pouvait en dénombrer 40 000 en train de pondre le même jour sur la côte de Tamaulipas (Mexique). Il restait environ 500 000 tortues de Ridley du pacifique (ou tortues olivâtres), autant de tortues vertes et 150 000 caouannes.

Devant cette hécatombe, de nombreux pays, notamment les Etats-Unis, le Canada, l’Afrique du Sud, l’Australie et le Mexique, avaient pris des mesures pour protéger les tortues, allant jusqu’à interdire la commercialisation des produits dérivés. D’autres pays par contre, comme le Pérou, le Brésil et l’Équateur, ne prenaient aucune mesure pour protéger les tortues dont la chair, les œufs et l’écaille représentaient une source importante de revenus pour les populations les plus défavorisées. La protection des animaux migrateurs n’est cependant efficace que lorsqu’elle est internationale. Ainsi, la protection des tortues en Guyane Française s’avérait malheureusement vaine lorsque celles-ci se faisaient massacrer sur les plages du Brésil ou de Guyane lors de leur migration.

 

The Turtle Lady

The Turtle Lady

Madame et Monsieur Tortue

En 1953, le zoologiste Archie Carr découvrit que les tortues de Ridley de l’Atlantique avaient pris pour dangereuse habitude de pondre toutes le même jour et sur la même portion de plage de Rancho Nuevo, près de Tampico au Mexique. Il ne fallait pas chercher plus loin l’explication du déclin de leur population. Les riverains n’avaient pas de mal à ramasser les œufs soi-disant aphrodisiaques (les hommes dans certains pays, même les plus machos, semblent avoir des problèmes de ce côté-là).

En 1966, la naturaliste Illa Loetscher imagina déplacer le lieu de ponte des tortues sur une plage de la réserve naturelle de Padre Island au Texas, à 640 kilomètres plus au Nord de la pouponnière naturelle de l’espèce. Les éthologistes pensaient que le premier contact des jeunes femelles avec leur plage natale est une empreinte si inoubliable qu’elles reviennent immanquablement pondre sur cette même plage. En mars 1967 elle ramassa des œufs venant d’être pondus sur la plage de Rancho Nuevo et, avec l’aide d’autres naturalistes, les transporta rapidement par avion pour les enterrer à Padre Island. La durée d’un cycle entre la naissance d’une tortue femelle et son retour pour pondre à l’âge adulte est de sept ans. C’est donc en mars 1974, qu’une première femelle Ridley de 36 kilogramme, qui fut baptisée “Alpha”, sortit des eaux pour venir pondre sur la plage de Padre island. Le pari d’Illa était réussi et d’autres femelles imitèrent Alpha les années suivantes. Devant cette réussite, une campagne internationale fut lancée pour la sauvegarde des tortues de Ridley.

 

En 2016

Aujourd’hui, selon WWF, 6 des 7 espèces de tortues marines sont sur la liste rouge de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature):

  • Tortue-luth (Dermochelys coriacea) : Une tortue géante (1,80 m – 500 kg), la plus grosse de toutes. La population de femelles pouvant pondre a fortement chuté au cours du siècle dernier et est estimée à seulement 34 000 (250 000 à la fin des années 70) -> l’espèce est classée comme gravement menacée.
  • Tortue caouanne (Caretta caretta) : Une tortue carnivore à la mâchoire puissante qui se nourrit de crustacés. La population de femelles pouvant pondre est estimée à 60 000 (150 00 à la fin des années 70) -> l’espèce est classée comme menacée.
  • Tortue verte (Chelonia mydas): Une tortue dont le cartilage et même la graisse sont verdâtres.  La population de femelles pouvant pondre est estimée à 203 000 (500 000 à la fin des années 70) -> l’espèce est classée comme menacée et la population méditerranéenne est classée comme gravement menacée.
  • Tortue à écailles (Eretmochelys imbricata) : Une tortue dont la carapace à motif très colorée attise les convoitises mercantiles. La population de femelles pouvant pondre a fortement chuté au cours du siècle dernier et est estimée à seulement 8 000 (plusieurs centaines de milliers à la fin des années 70) -> l’espèce est classée comme gravement menacée.
  • Tortue de Kemp (Lepidochelys kempii) : La plus petite des  tortues marines. La population de femelles pouvant pondre a fortement chuté au cours du siècle dernier et est estimée à seulement 1000 (plusieurs centaines de milliers dans les années 40 et quelques centaines dans les années 80) -> l’espèce est inscrite sur la liste rouge comme espèce en danger critique d’extinction. Le parc naturel national de Padre island a continué l’œuvre d’Illa Loetscher pour la sauvegarde de cette espèce. Aujourd’hui, les scientifiques en savent plus sur la collecte et le transport des œufs de tortues. Il faut un délai de 50 jours d’incubation pour ne pas risquer de rompre la fragile membrane dont dépend l’oxygénation de l’embryon, pour laisser la détermination sexuelle se faire naturellement (dépend de la température de l’œuf) et pour que les embryons s’imprègnent de leur lieu de naissance.
  • Tortue olivâtres (Lepidochelys olivacea) : Ressemble à la tortue de Kemp. La population de femelles pouvant pondre est estimée à 800 000 (500 000 à la fin des années 70) -> l’espèce est classée comme menacée.
  • Tortue à dos plat (Natator depressus) : Une tortue au corps aplati et à la carapace souple. La population de femelles pouvant pondre est estimée à  10 000. Cette espèce encore peu connue à ce jour est classée “en manque de données”.Tortue et sac plastique

Aujourd’hui, les tortues marines continuent de faire face à bien d’autres menaces importantes. Chaque année, des milliers de tortues meurent noyées après avoir ingéré des sacs et autres déchets plastiques qu’elles prennent pour des méduses. La probabilité pour qu’une tortue verte ingère ce genre de déchets a quasiment doublé en 25 ans passant de 30% en 1985 à près de 50% en 2012.

Les lumières artificielles des villes et hôtels qui se sont développé le long des côtes constituent un autre grand danger pour les tortues marines. En effet, une tortue marine qui sort de l’œuf se dirige instinctivement vers la source de lumière la plus lumineuse, normalement le soleil ou la lune, pour rejoindre l’océan. Désorientée par les lumières artificielles, ses chances déjà minimes de survie en sont fortement réduites.

Les tortues marines sont aussi menacées par les polluants chimiques, par les marées noires (comme celle de DeepWater Horizon en 2010 dans le Golfe du Mexique), par la bétonisation des zones  côtières, par le tourisme de masse, par le réchauffement climatique (réduction de la surface des plages)…. sans compter des espèces toujours massacrées pour leur viande, leur carapace et leurs œufs.

Ce serait dommage d’avoir survécu aux dinosaures et de finir en soupe ou en monture de lunette.

Tortue prise dans une filet de pêche

 

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