Il y a beaucoup à sauver : Les Grands lacs

 L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Il y a beaucoup à sauver – pages 268-273

 

Les Grands Lacs d’Amérique du Nord, parmi les plus vastes, contiennent environ 18% de l’eau douce de la planète et totalisent à eux cinq (Supérieur, Huron, Michigan, Érié, Ontario) une superficie de 237 700 kilomètres carrés. Ils sont reliés à l’Océan Atlantique par le Saint-Laurent et au Golfe du Mexique par un réseau de canaux menant au fleuve Mississippi. Ce formidable patrimoine naturel, gravement menacé dans les années 60 et 70, a pu être préservé grâce à l’engagement fort des Etats-Unis et du Canada.

Grands Lacs d'Amérique du Nord

Au cours des années 1800, les forêts des rives des Grands Lacs furent rasées pour construire les villes comme Cleveland, Detroit, Milwaukee et Chicago. A la fin des années 70, 38 millions d’habitants vivaient dans la région, travaillant dans les nombreuses usines, centrales ou mines qui s’y étaient installées. Cette pression anthropique entraina une forte pollution des lacs dans lesquels il était possible de boire deux siècles auparavant. L’origine de la pollution était la même que celle constatée dans les autres régions industrialisées, notamment des produits chimiques toxiques (DDT, PCB, PCT, métaux lourds…) et des déchets organiques rejetés par l’industrie, les villes et l’agriculture intensive. La pollution était si importante que le Lac Érié avait même été déclaré mort dans les années 60. (cf “Croisade pour le Lac Erié”). Dans les années 70, l’Agence Américaine pour la Protection de l’Environnement a intenté un procès contre la ville de Detroit, jugée responsable de pollution des lacs. Chicago ne faisait pas mieux mais détournait ses égouts vers le Mississippi. Le Lac Michigan était alors si pollué que la Food and Drug Administration (FDA) y avait interdit la vente de plusieurs espèces piscicoles et que l’État du Michigan recommandait de ne pas consommer de poisson du lac plus d’une fois par semaine.

En 1979, une décision de justice imposa à la Hooker Chemical Company de traiter les fuites de produits chimiques de ses installations sur la rive Ouest du lac Michigan, tenues pour responsables de la contamination du Love Canal : La société fut contrainte de traiter plus de 1,2 million de mètres cubes de matériaux. La maison mère, Occidental Petroleum, accepta de payer la dépollution qui coûta 20 millions de dollars. Cette victoire servit de modèle du genre dans la dépollution des déchets toxiques.

Le fleuve Hudson partageait la plupart des problèmes de pollution des Grands Lacs et des actions communes furent menées, notamment la communication permettant aux populations locales de prendre enfin conscience de l’intérêt de préserver leur patrimoine naturel (lire article “Il y a beaucoup à sauver : Le fleuve Hudson”).

L’Accord relatif à la qualité de l’eau dans les Grands Lacs a été conclu en 1972 entre Canada et États-Unis pour contribuer à rétablir et conserver l’intégrité chimique, physique et biologique de l’eau. L’accord a été modifié en 2012 pour axer la stratégie sur la gestion, l’exploitation et l’utilisation récréative réfléchies du patrimoine naturel commun. Ainsi, le Canada et les États-Unis reconnaissent la nécessité d’anticiper et de prévenir d’éventuels problèmes environnementaux, tout en prenant toutes les mesures nécessaires pour régler ceux déjà existants. Le 18 décembre 2014, les gouvernements du Canada et de l’Ontario ont renouvelé leur engagement à restaurer, à protéger et à conserver les Grands Lacs en signant l’Accord Canada–Ontario concernant la qualité de l’eau et la santé de l’écosystème des Grands Lacs.

L’état général des Grands Lacs est estimé aujourd’hui comme bon, mais des efforts supplémentaires devront être consentis afin d’améliorer la qualité de l’eau et de la vie aquatique. Les Grands Lacs fournissent l’une des sources d’eau potable les meilleures au monde (après traitement) et les concentrations de polluants dans les poissons ont baissé de façon significative après avoir atteint un seuil historique. Cependant, une proportion significative d’espèces, en particuliers les grands poissons prédateurs, sont toujours contaminées et la FDA suggère d’en limiter la consommation.

Les Grands Lacs n’en ont pas fini avec la pollution industrielle et domestique. De fortes concentrations de microparticules de plastique s’y sont accumulées et menacent la qualité des eaux et la biodiversité aquatique. D’autre part, les écosystèmes des Grands Lacs sont menacés par la prolifération d’espèces non indigènes invasives, telles que les moules zébrées, la lamproie marine, la salicaire pourpre (plante) et l’agrile du frêne (insecte ravageur forestier). Les coûts économiques des mesures d’atténuation nécessaires sont élevés. La lutte contre la prolifération de  la lamproie marine en vue de protéger la région de pêche des Grands Lacs coûte annuellement aux gouvernements canadien et américain plus de 20 millions de dollars US (lire “La lamproie : un envahisseur ?“).

 

Lac Erié

Lac Erié

Croisade pour le Lac Érié

En 1962 le lac Érié, très pollué parce que peu profond (profondeur moyenne : 19 m), agonisait. Selon un rapport gouvernemental, plus aucun poisson ne pouvait survivre dans certaines parties du lac à certains moments de l’année, à cause de l’eutrophisation due aux rejets massifs d’eaux d’égouts non traitées et d’engrais qui favorisaient la prolifération d’algues et de bactéries. Les experts déclarèrent que le lac Érié n’avait plus qu’une dizaine d’années à vivre.

David Blauschild, modeste revendeur de voitures à Shaker Heights dans l’Ohio, décida qu’il n’en serait rien et consacra, entre 1964 et 1971, tout son temps à la guérison du lac Érié. Il utilisa les mêmes techniques que pour vendre ses automobiles et lança une série de communiqués de presse pour inciter la population à s’indigner. Il créa des pétitions pour alerter les responsables politiques de l’Ohio (1 million de signatures), utilisa gratuitement 15 panneaux d’affichage de la ville de Cleveland pour alerter les automobilistes, créa une association (“l’union des citoyens pour une eau et un air pur”), attaqua les responsables industriels et municipaux de la région, prononça près de 200 discours, assista à de multiples conférences sur la pollution du lac… Craignant un scandale médiatique et devant la pression de l’opinion publique, les politiques furent contraints de rejoindre sa cause. Les industriels de la région, en particulier les métallurgistes, étaient beaucoup plus réticents et nièrent longtemps l’évidence, n’hésitant pas faire appel au chantage à l’emploi. D. Blauschild, véritable pionnier de la lutte écologiste, réussit à créer un climat favorable à une politique plus sévère de contrôle de la pollution du lac Érié et une série de nouvelles lois sur l’environnement furent votées.

Les accords entre le Canada et les Etats-Unis relatifs à la qualité de l’eau dans les Grands Lacs ont permis de réaliser les efforts nécessaires pour obtenir, dès les années 1980, des résultats significatifs par la revitalisation du lac à tous les niveaux, économiques et environnementaux. Les éléments biologiques nutritifs (algues, bactéries) retrouvèrent des niveaux durables acceptables. A partir des années 90, les eaux sont redevenues suffisamment limpides pour restaurer l’écosystème du lac Érié.

Aujourd’hui, la bonne santé du Lac Érié demeure fragile et doit être étroitement surveillée. En 2001, le Plan d’aménagement Panlacustre du lac Érié (ou PAAP) a été mis en place. Fondé sur la prévention, la sensibilisation et la surveillance, c’est un plan d’action binational ayant pour objectif la restauration et la protection de l’écosystème du lac Érié.

De novembre à décembre le lac Érié peut prendre des allures d’océan en pleine tempête, avec des vagues s’élevant comme de véritables montagnes, comme celles filmées par le photographe Dave Sandford.

Tempête sur le Lac Erié (photo Dave Sandford)

Tempête sur le Lac Érié (photo Dave Sandford)

 

 

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