Il y a beaucoup à sauver : L’Alaska

Alaska

 L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Il y a beaucoup à sauver – pages 259-262

 

Depuis des décennies, l’Alaska est au centre d’une lutte acharnée entre ceux qui veulent exploiter les ressources naturelles prometteuses de son sous-sol et ceux qui veulent protéger son formidable patrimoine naturel.

 

En 1867, la Russie accepta de céder l’Alaska aux États-Unis pour seulement 7,2 millions de dollars parce qu’elle pensait ne plus pouvoir tirer de richesses naturelles de ce qui était alors considéré comme un immense désert de glace. Les loutres de mer, massacrées pour leur précieuse fourrure, avaient déjà pratiquement disparu des côtes.

Dans les années 1880-1890, la ruée vers l’or du Klondike permit de considérer différemment le potentiel économique de l‘Alaska. A la fin des années 1970, le débat faisait rage entre ceux qui souhaitaient exploiter les réserves de pétrole, de gaz et de charbon de l’Alaska et ceux qui privilégiaient la préservation de l’environnement. L’Alaska était l’une des dernières régions d’Amérique du Nord ayant conservé intact sa faune sauvage : ours brun géant, loups, élans, caribous, aigle chauve, saumons du Pacifique… 17  espèces de baleines fréquentaient la région entre les côtes de Sibérie et le Golfe d’Alaska, la plupart menacées comme la baleine franche du Groenland, la baleine franche noire du Pacifique, la baleine grise de Californie, la baleine à bosse et la baleine bleu (lire article “Il y a beaucoup à sauver : les baleines“).

La préservation de l’environnement en Alaska était confrontée à la fin des années 70 à une multitude de projets de développement économique :

    • Les zones sauvages de l’Alaska étaient traversées du Nord au Sud par l’oléoduc Trans-Alaska (1 264 km) transportant le pétrole extrait depuis 1977 sur le site de Prudhoe Bay, sur les côtes arctiques, jusqu’au port de Valdez. Les réserves initiales du champ pétrolifère de Prudhoe Bay (13 Gbbl) en font le plus gros gisement des États-Unis et la construction du pipeline géant a entrainé dans la région un afflux de population digne de la ruée vers l’or de la fin du XIXème siècle.
    • Les monts Wrangel, Chugach et St Elias étaient menacés par différents projets de constructions routières et d’explorations minières. Depuis le 2 décembre 1980, cette région est devenue un parc national, le parc de Wrangell-St. Elias (33 683 km2). Ce parc a été intégré en 1992 au site Kluane–Wrangell-St Elias–Glacier Bay–Tatshenshini-Alsek, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979. D’autres parcs ont été créés en Alaska pour préserver son patrimoine naturel : Denali (19 186 km2) créé en 1917,  Glacier Bay (13 045 km2), Gate of Arctic (30 448 km2), Katmai (14 870 km2), Kenai Fjords (2 711 km2), Kobuk Valley (7 085 km2) et Lake Clark (10 602 km2) créés en 1980.
    • Le lobby de la fourrure manœuvrait pour ré-autoriser la chasse aux loutres de mer, aux phoques et aux morses… La loutre de mer était protégée depuis 1911 par le «traité international sur le phoque à fourrure», ratifié par les États-Unis, la Russie, le Japon et la Grande-Bretagne (Canada). La loutre de mer d’Alaska et des îles Aléoutiennes, après avoir frôlé l’extinction (2 000 individus en 1911, soit 1 % de la population initiale), semble aujourd’hui sauvée d’affaires et sa population est estimée à 85 000 individus (2012). Ce n’est pas simplement un petit animal attendrissant à la fourrure soyeuse qui a été sauvé, mais un maillon essentiel de l’écosystème marin côtier du Pacifique Nord.
    • 60% des terres de l’Alaska restaient sous la juridiction directe de l’État américain, essentiellement dans les régions où vivaient les indigènes Aléoutiens et Inuits depuis des milliers d’années. Ces derniers, souvent laissés pour compte du développement économique de l’Alaska, réclamaient eux-aussi le droit à exploiter les richesses naturelles de leurs territoires. La Loi de 1971 devait régler les revendications autochtones en Alaska, mais malgré les progrès réalisés, des questions importantes demeurent en suspens comme l’allocation de terres et la protection mutuelle de l’environnement et des activités traditionnelles de subsistance.

 

L’Alaska est devenu un laboratoire d’étude des effets du réchauffement climatique. Témoins du réchauffement climatiques, les glaciers n’ont cessé de reculer dans des proportions alarmantes. Les glaciers du parc de Glacier Bay ont reculé d’environ 105 km depuis la découverte de la baie en 1794 par George Vancouver. Le mieux pour se rendre compte de l’ampleur du phénomène est de comparer des photos de glaciers prises à une soixantaine d’années d’intervalle, comme ici celles du glacier de Muir.

Glacier Muir 1941-2004

Glacier Muir 1941-2004

L’un des effets du réchauffement climatique  est la fonte des glaces de mer et du pergélisol (sous-sol gelé en permanence) qui accélère l’érosion du littoral.  Selon une étude du Government Accountability Office, 31 communes d’Alaska sont menacées à tel point qu’une douzaine d’entre elles étudient carrément la possibilité d’un déménagement. Le dégel du permafrost qui emprisonne des milliards de tonnes de gaz à effet de serre (dioxyde de carbone, méthane) est considéré par de nombreux scientifiques comme une véritable bombe à retardement qui pourrait provoquer une accélération exponentielle du réchauffement climatique.

Les aventures arctiques de Shell

Les réserves colossales du sous-sol de la zone Arctique, estimées en 2008 par l’Institut Américain de Géologie à 13% des réserves mondiales de pétrole (90 milliards de barils) et à 30% de celles de gaz (47 milliards de mètres cubes), attirent depuis des décennies la convoitise des compagnies pétrolières.

Le gouvernement américain a donné en août 2015 son accord à la compagnie pétrolière Royal Dutch Shell pour forer dans les eaux jusqu’alors intactes de la mer des Tchouktches, au nord de l’Alaska. Cette décision est représentative de l’incohérence de la politique environnementale des Etats-Unis, décidés à privilégier une certaine indépendance énergétique et à ne renoncer ni à la liberté d’entreprendre, ni à leur mode de vie consumériste. Fort heureusement, le géant pétrolier a annoncé en septembre de la même année sa décision de cesser toute nouvelle exploration au large de l’Alaska dans l’avenir immédiat, après une exploration jugée non rentable compte-tenu des cours pétroliers relativement bas (~50$ le baril de brut) et de l’accroissement des coûts d’exploitation dû aux conditions climatiques particulièrement difficiles. En juin 2016, Shell, qui avait tout de même dépensé plus de 5 milliards de dollars pour ses projets en Arctique, a cédé à l’ONG Conservation de la nature Canada (CNC) ses droits sur une zone couvrant 8 625 km2 de l’océan Arctique. Cette zone sera dédiée au projet d’établissement d’une aire marine nationale de conservation au large des côtes du Nunavatut qui s’étendra sur 44 500 km2 dans le détroit de Lancaster qui relie l’Atlantique nord à l’océan Arctique. Cette zone située au large d’un vaste territoire autonome  inuit est fréquentée par de nombreux mammifères marins tels que le phoque, le narval, le béluga, la baleine boréale, le morse, l’ours polaire et d’importantes colonies d’oiseaux polaires.

 

 

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