Il n’y a pas de repas gratuit

Il n’y a pas de repas gratuit

Épuisement des ressources de la planète

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Coûts cachés – pages 238-239

 

“Il n’y a pas de repas gratuit”. Ce serait, selon l‘Almanach Cousteau de l’Environnement (1981), la formule trouvée par les conseillers d’un riche cheik pour résumer toute la connaissance dans le domaine économique. C’est aussi une très bonne loi écologique.

Les écosystèmes étant régulés par des lois complexes, dites chaotiques (comme la météo), toute perturbation, même légère peut avoir des conséquences, parfois sans rapport apparent avec leur cause (lire articles “Conséquences inattendues“). Toute pollution constitue une dette envers la nature.

L’impact anthropique sur l’environnement n’a fait que s’accélérer depuis la Seconde Guerre Mondiale (je ne veux pas dire la deuxième parce que je suis optimiste). Les ingénieurs qui menèrent la révolution technologique à partir du début des années 40 ne savaient pas qu’ils allaient à ce point transformer nos conditions de vie et notre environnement, pour le meilleur et pour le pire. Ces ingénieurs n’avaient pratiquement aucune notion des lois de l’écologie. Ce qu’on leur demandait c’était de concevoir de nouveaux produits, d’améliorer la productivité, de créer de la valeur économique…, certainement pas de soucier de la préservation de l’environnement.

Prenons le cas de la pollution des eaux par les phosphates et les nitrates. La quantité de phosphates dans les eaux a doublé entre 1910 et 1940, puis a été multipliée par 7 entre 1940 et 1970. Celle des nitrates a été multipliée par 10 entre 1960 et 1980. Aujourd’hui, le problème de qualité de l’eau le plus répandu à l’échelle mondiale est l’eutrophisation due à des concentrations trop importantes de nutriments (principalement phosphates et nitrates). Ce n’est pas anodin lorsqu’on sait qu’il y a plus de gens qui meurent à cause d’une eau insalubre que par toutes les formes de violence, y compris la guerre. Pourtant, nous ne remettons pas vraiment en question l’agriculture industrielle productiviste, si ce n’est à la marge, prétextant qu’elle serait la seule à pouvoir nourrir la population mondiale, ce qui est faux si l’on en croit un rapport de l’ONU de 2011 .

La démographie ne permet pas d’expliquer cette escalade puisque la population mondiale n’a fait que doubler entre 1945 et 1980. Ce qui a changé c’est nos habitudes de consommateurs. Ainsi, entre 1946 et 1980 nous avions remplacé 80% du savon, pourtant biodégradable, par des détergents à base de phosphates. En 1946, les moteurs des automobiles ne produisaient pratiquement pas d’oxydes d’azote parce qu’ils fonctionnaient à des températures moins élevées. Nos habitudes de consommateurs sont transformées à un rythme de plus en plus rapide. Hier nous achetions des encyclopédies qui occupaient des étagères entières. Aujourd’hui, il suffit de surfer sur Internet pour trouver toutes sortes d’informations dont la véracité n’est pas toujours certifiée. Nous avons ainsi remplacé un problème de préservation des forêts par un problème de pénurie des minerais entrant dans la fabrication des composants électroniques (lire article “Pénurie annoncée pour certains métaux“).

En 1981, la plupart des gens opposaient l’écologie et la technologie. Les auteurs de l’Almanach Cousteau de l’Environnement suggéraient au contraire de repenser la technologie pour la rendre plus compatible avec l’environnement. Ils proposaient par exemple de remplacer le nylon par des fibres naturelles comme le coton (à condition qu’il soit bio), de privilégier le transport ferroviaire des marchandises, de privilégier l’acier plutôt que l’aluminium dont la fabrication exige bien plus d’énergie… Ce n’était pas la technologie en elle-même qui était tenue pour responsable de la destruction de l’environnement, mais notre soif jamais assouvie de bénéfices immédiats et de croissance.

Pollution

Aujourd’hui, la question se pose encore de savoir s’il faut ou non renoncer aux technologies modernes pour résoudre les problèmes environnementaux, ou au contraire faire confiance au progrès.

Faire confiance au progrès, penser que la science et la technologie sont mises au service de l’amélioration de la condition humaine, voilà bien une idée qui commence à dater. Au XVIIe siècle, celui des Lumières, la science était considérée comme bienfaitrice par essence et devait répondre à toutes les interrogations de l’Homme, rôle dévolu jusqu’alors à la religion et à la philosophie. Il est vrai que les découvertes scientifiques qui ont suivi ont permis à l’homme, du moins en Occident, de répondre plus facilement à des besoins aussi vitaux que se soigner, se nourrir, s’éclairer, se déplacer, communiquer… Cette enthousiasme pour le développement technologique a été aussi l’une des caractéristiques des Trente Glorieuses (1940 à 1970). Beaucoup considéraient alors que les sciences et les progrès techniques résoudraient toutes les difficultés, y compris celles qu’elles auraient engendrées. Nous pouvions ainsi construire des centrales nucléaires alors même qu’il n’existait aucun protocole fiable pouvant répondre à un accident majeur. Ce n’était pas grave puisque nous avions foi dans le progrès technique qui allait permettre de trouver les solutions adaptées. Nous pouvions épandre des milliers de tonnes de pesticides, pensant que nos formidables scientifiques et ingénieurs allaient rapidement trouver des procédés de décontamination des eaux et des sols. Nous étions alors entrainés dans une véritable fuite en avant dont le résultat se fait durement ressentir aujourd’hui. La plupart des désastres écologiques trouvent leur origine dans l’utilisation mal contrôlée des technologies modernes. Le réchauffement climatique et la pollution de l’air sont liés à l’utilisation des énergies fossiles (pétrole, charbon) et des pesticides. La pollution des eaux et des sols est la conséquence de conséquence de l’agriculture productiviste et de l’industrie chimique…

Il est un fait indéniable que la majorité des progrès techniques ont été réalisés au détriment de la nature, l’homme ayant décidé dès le début de son histoire de s’inscrire en dehors des écosystèmes (mis à part certains peuples un peu plus écoresponsables tels que les premières nations d’Amérique du Nord ou les aborigènes d’Australie). Théodore Monod (1902-2000) disait que “Parler de l’homme dans la nature revient presque aujourd’hui à parler de l’homme contre la nature.”

Il existe aujourd’hui un courant positiviste, hérité de celui du XIX° siècle, qui pense que la solution aux problèmes environnementaux ne peut être que technologique.  De nouvelles technologies “vertes” se sont développées depuis quelques décennies, en particulier dans le domaine de l’énergie (énergies renouvelables) et du transport (voiture électrique). Mais “il n’y a pas de repas gratuit”. Ces technologies, aussi vertueuses soient-elles, impactent elles aussi l’environnement et posent en particulier la  question de l’épuisement de certains matériaux (lithium des batteries, silicium des cellules photovoltaïques…). Sans parler du nucléaire, que certains considèrent comme une énergie verte, qui pose à la fois des problèmes de ressources (uranium), de déchets toxiques et de sécurité. Bien sûr, les positivistes vont rétorquer que les progrès techniques vont permettre de trouver des solutions à ces nouveaux défis. Peut-être, mais en attendant l’homme aura épuisé certaines ressources finies de notre petite planète, les espèces disparues par son insouciance ne reviendront jamais et le réchauffement climatique aura déjà eu des conséquences désastreuses. De toute façon, les industriels ne s’intéresseront aux technologies susceptibles de sauver la planète que s’ils en tirent des profits. L’échec des énergies renouvelables à mettre fin au règne du pétrole et du charbon en est un parfait exemple.

Si la technologie peut aujourd’hui contribuer à la préservation de l’environnement, son action sera vaine tant que nous n’aurons pas décidé de nous attaquer au cœur du problème, à savoir l’addiction du capitalisme à la croissance permanente. En parlant de croissance verte nous nous inscrivons dans un modèle économique dépassé. Il faudra accepter de changer de paradigme économique et comprendre, comme l’écrivait l’économiste Kenneth Boulding (1910-1993) que “celui qui croit qu’une croissance infinie peut continuer indéfiniment dans un monde fini est un fou ou un économiste”.

“L’homme par son égoïsme trop peu clairvoyant pour ses propres intérêts, par son penchant à jouir de tout ce qui est à sa disposition, en un mot, par son insouciance pour l’avenir et pour ses semblables, semble travailler à l’anéantissement de ses moyens de conservation et à la destruction même de sa propre espèce.”  Cette citation du naturaliste français Jean Baptiste de Lamarck (1744-1829) montre bien l’inaptitude de nos sociétés à se remettre en question.

 

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