Fragile terre arable !

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les quatre grands changements : Les choses qui disparaissent – pages 330-333

Érosion des terres agricoles

 

Dans les années 70, les spécialistes s’inquiétaient déjà de la disparition des terres cultivables au profit des routes, des villes, des zones industrielles dans les pays du Nord, ou au profit du désert dans ceux du Sud. D’énormes quantités de terres arables étaient continuellement déversées par l’érosion dans les cours d’eau où elles finissaient par endommager les écosystèmes aquatiques. On estimait cette quantité à 2,3 millions de tonnes chaque année.

Dans les pays du Nord, personne n’était censé ignorer que les pratiques modernes d’agriculture (mécanisation, surpâturage, déforestation…) accéléraient le phénomène d’érosion, mais la course au rendement et au profit élevé empêchait tout discernement. Pour augmenter la surface des parcelles, les agriculteurs n’hésitaient pas à arracher toutes les haies, ouvrant des couloirs aux vents et favorisant les inondations, ce qui ne faisait qu’accélérer l’érosion éolienne et aquatique. C’est ce qui s’est passé aux Etats-Unis (notamment dans le Centre-Ouest) où l’érosion était particulièrement élevée : 12 à 25 tonnes par hectare disparaissaient chaque année, même en tenant compte de la régénération d’une partie de l’humus (3,5 t/ha).

La situation n’était pas plus enviable dans les pays du Sud où la terre nourricière disparaissait à cause de l’explosion démographique, de l’agriculture d’exportation, de l’exploitation forestière et minière et de l’extrême fragilité des sols tropicaux. Les paysans pauvres n’avaient souvent pas d’autres choix que de cultiver des sols trop pauvres qui n’avaient pas le temps de se régénérer. Souvent, ils devaient se contenter de cultiver sur des terrains plus ou moins escarpés, chassés des plaines les plus fertiles par les grandes compagnies agroalimentaires et les cultures de rente. Ne maîtrisant pas la culture en terrasses, ils devaient se résigner à voir les eaux entrainer la bonne terre au bas des pentes.

Les éléments nutritifs du sol se raréfiaient, ce qui poussait les agriculteurs à utiliser des quantités toujours plus importantes d’engrais à la fois coûteux et destructeurs des écosystèmes des sols. L’érosion était à l’origine d’un déficit annuel en éléments nutritifs pour les plantes de plus de 50 millions de tonnes à la fin des années 70. Selon le Département de l’Agriculture des Etats-Unis, le coût annuel nécessaire pour remplacer les éléments azote, phosphore et potassium pouvait être estimé à 7,75 milliards de dollars. Sachant que ce calcul avait été fait avant la crise pétrolière de 1973, nous étions encore loin de la réalité.

Le surpâturage et la déforestation excessive, pratiqués aussi bien dans les pays du Nord que dans ceux du Sud, compromettaient la régénération de la couche de terre arable. En 1974, on estimait que 50% des pâturages des Etats-Unis avaient subi une érosion excessive, et 32 % une érosion modérée. Selon la FAO, environ 1 milliard et demi de personnes utilisaient dans les années 70 du bois pour se chauffer et cuisiner. Ce nombre grandissait rapidement avec l’explosion démographique dans la plupart des pays du Sud qui n’avaient pas d’autres alternatives économiquement supportables. Les techniques ancestrales de culture sur brûlis, qui avaient au moins l’avantage de laisser se reboiser les parcelles utilisées successivement, étaient peu à peu abandonnées, laissant des sols littéralement morts. René Dumont (1904-2001), un agronome français de réputation mondiale, répétait pourtant depuis déjà 30 ans que la conservation des sols devait être un objectif prioritaire pour l’humanité. Il fut le premier candidat à se présenter sous l’étiquette “écologiste” à une élection présidentielle française pour défendre son message (1974). Il savait de quoi il parlait. n’a pas été écouté.

René Dumont (agronome 1904-2001)

René Dumont (agronome 1904-2001)

Dans les années 70, la Chine a pris les choses en main en lançant un vaste programme de régénération des sols agricoles usés par 3500 ans d’agriculture intensive. Cette stratégie était basée principalement sur des plantations de service permettant d’apporter à la terre des éléments nutritifs et sur l’utilisation d’excréments humains (lire article “L’engrais nocturne“). Elle a été relativement efficace puisqu’elle a permis de nourrir convenablement une population de 970 millions de personne.

Certaines techniques ancestrales de culture étaient parfaitement adaptées à la topographie des sols, comme les bocages de l’Ouest de la France, les cultures en terrasses dans les régions montagneuses (Alpes, Cordillère des Andes, Himalaya) ou encore le système “qanat”1 d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Ces techniques, pourtant parfaitement adaptées pour limiter au mieux l’érosion des sols, ont été remplacées par des procédés modernes qui n’ont souvent abouti qu’à une destruction des terres arables, obligeant dans les pays du Nord à avoir recours à des volumes toujours plus importants d’engrais, et dans ceux du Sud à laisser le désert s’installer. La mise en place de pratiques agricoles respectueuses de la conservation des sols nécessite de la patience. C’est ce qu’ont constaté les agriculteurs des Monts Uluguru (Tanzanie) lorsqu’ils mirent en place une culture en terrasses avant de stabiliser les sols par la plantation d’arbres et d’arbustes ; ils ne purent que constater la disparition des terres arables entrainées par les pluies.

La terre arable entrainée par l’érosion finissait par polluer les eaux des rivières, des lacs, des fleuves et des estuaires, provoquant l’asphyxie les organismes vivants  par un processus d’eutrophisation et de d’opacification du milieu aquatique. Des milliards d’euros étaient alors dépensés pour draguer les ports et les canaux, alors que d’autres milliards servaient à acheter des engrais pour remplacer les éléments nutritifs perdus. On marchait véritablement sur la tête…

(1 Qanat : système d’irrigation à partir d’une nappe souterraine développée en Perse vers le début du Ier millénaire avant notre ère)

 

Et aujourd’hui ?

Comme pour la plupart des problèmes environnementaux soulevés il y a 35 ans par l’Almanach Cousteau de l’Environnement, le phénomène de disparition des terres arables n’a cessé de s’aggraver. Selon la FAO, près de 20 millions d’hectares de terres sont artificialisées chaque année dans le Monde, auxquelles il faut ajouter 5 à 10 millions de terres arables perdues par l’érosion ou épuisement avancé des sols. L’artificialisation des sols concerne essentiellement les terres situées dans les plaines et les deltas, là où se concentrent les villes. Historiquement, les cités se sont toujours construites à proximité des meilleures terres agricoles car il fallait nourrir la population par des productions locales. Si cette pratique a pu perdurer durant des siècles sans mettre en péril la conservation du patrimoine naturel, l’explosion démographique doit nous pousser à changer rapidement nos habitudes. Selon les experts, si le rythme de disparition devait se maintenir, 1,5 milliard d’hectares supplémentaires – soit l’équivalent de la totalité des terres arables de la planète – seront perdus au cours des 100 prochaines années.

La croissance effrénée des villes, des industries et de l’agriculture a dégradé des superficies de plus en plus vastes. La majorité des terres agricoles mondiales sont aujourd’hui dans un état passable, voire très mauvais, et cette situation ne fait qu’empirer. Au moins un tiers des terres sont modérément ou fortement dégradées à cause de l’érosion, de la salinisation, de la contamination par des métaux lourds, du compactage par des engins agricoles de plus en plus lourds, de l’acidification et de la pollution chimique des sols.  Les sols des exploitations de grandes cultures (céréales, pomme de terre…) sont pour la plupart biologiquement morts, ce qui oblige à utiliser toujours plus d’engrais et de pesticides.

Le changement climatique ne fait qu’accélérer cette perte de terres arables, en particulier dans les pays du Sud qui connaissent de plus en plus d’épisodes météorologiques extrêmes tels que sécheresses, inondations et tempêtes qui épuisent rapidement des sols déjà très pauvres. L’impact humain y est d’autant plus important que ces pays connaissent pour la plupart une forte croissance démographique.

 

Le scandale du “Land Grabbing”

La raréfaction des terres cultivables, comme celle de l’eau potable, va inévitablement provoquer de graves crises humanitaires, en particulier dans les pays du Sud. Cette situation va aussi amplifier les tensions géopolitiques qui menacent le fragile équilibre mondial. Des pays n’hésitent pas à mettre en place une politique d’accaparement de terres agricoles à l’étranger pour assurer la sécurité alimentaire de leur population. Des investisseurs privés (fonds de pension, conglomérats commerciaux) achètent eux aussi de vastes surfaces agricoles, mais cette fois dans le seul but d’en obtenir une source de revenus importante lors des prochaines crises alimentaires. Il s’agit donc d’une horrible spéculation sur la misère annoncée de peuples déjà fragilisés. Ces scandaleuses transactions foncières, malgré les protestations de quelques associations, n’ont fait que s’amplifier depuis ces dernières années et représenteraient une superficie de plus de 30 millions d’hectares. La plupart des accaparements de terres de grande ampleur concernent l’agriculture industrielle et les pays du Sud, en particulier pour la production d’agrocarburants (huile de palme). Le continent Africain est le plus touché et les principaux investisseurs sont européens (cf banque de données Land Matrix). La Chine, l’un des principaux acteurs du Land Grabbing, a adopté depuis quelques années une politique d’acquisition de terres agricoles à l’étranger (Tanzanie, Sénégal, Sierra Leone, Zambie, Amérique du Sud, Europe de l’Est…) pour pallier à la mauvaise qualité des sols de son territoire. Cet accaparement des terres se fait au détriment de la sécurité alimentaire des populations les plus défavorisées, mais contribue à enrichir quelques potentats locaux avec la bénédiction d’instances internationales comme la Banque Mondiale qui n’a cessé de privilégier les cultures de rentes. Selon Land Matrix, pas moins de 10 millions d’hectares de terres seraient cultivées par les Chinois hors de leurs frontières.

Le Land Grabbing risque de conduire à une concentration des terres dans les mains d’une petite minorité… et ce ne sera certainement ni au bénéfice des peuples ni au bénéfice de l’environnement et de la biodiversité. Heureusement, la protestation citoyenne, tant au niveau local qu’international, permet de freiner le phénomène. En 2009, le projet de Daewoo portant sur l’acquisition de 1,3 million d’hectares à Madagascar a provoqué un vaste mouvement citoyen qui a contribué au renversement du gouvernement en place. Autre exemple ; c’est l’assassinat de Mouammar Kadhafi qui a mis fin au projet libyen de riziculture sur 100 000 hectares au Mali.

(pour plus d’information sur le scandale du “Land grabbing” : grain.org)

Pins des Landes

Pins des Landes

La mécanique de la terre

La terre est un organisme physico-chimique accueillant un écosystème complexe dont nous ne connaissions que peu de choses dans les années 70. Par exemple, la face Sud du Mont Spessart (Allemagne) était plantée de chênes réputés auprès des ébénistes du Monde entier, alors que le versant Nord n’était couvert que de simples pins de qualité médiocre. Pourquoi une telle différence ? Le versant Sud avait été autrefois un territoire de chasse préservé, tandis qu’au Nord, la forêt avait été défrichée puis replanté de pins. Les feuilles de chênes ont formé pendant des siècles un humus neutre, enrichissant sans cesse le sol, tandis qu’au Nord, les épines de pins ne pouvaient former qu’un humus acide qui a fini par perturber totalement l’écosystème des sols. Le pin avait été privilégié pour sa croissance rapide mais la chasse à la rentabilité immédiate est rarement compatible avec le respect des cycles naturels.

Aujourd’hui, nous connaissons un peu mieux les écosystèmes du sol, ce qui ne nous empêche pas de continuer à les détruire (il faut dire que, pour de sombres raisons, ni les agriculteurs, ni les industriels, ni les politiques ne tiennent compte de l’avis des scientifiques). La France possède, avec la Forêt des Landes, la plus grande forêt artificielle d’Europe. Celle-ci est composée principalement de pins maritimes exploités industriellement, c’est-à-dire sans tenir compte de l’équilibre des écosystèmes. Si la lande a été la seule à pouvoir s’implanter dans cette région, c’est parce que le sol avait auparavant été appauvri par des pratiques agricoles absurdes. Cette dégradation n’a fait que s’amplifier dans cette forêt composée de conifères dont la litière toxique réduit dramatiquement la biodiversité. Ce type de monoculture est de plus particulièrement sensible aux prédateurs (champignons, bactéries, insectes), aux incendies et surtout aux tempêtes de plus en plus fréquentes qui remettent en cause sa rentabilité (tempête Martin en 1999, Klaus en 2009).

 

 

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