Fondre ou ne pas fondre ?

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Outils propres et impropres – pages 376-380

Même si les centrales nucléaires ne peuvent pas exploser comme des bombes, leurs combustibles et leurs déchets restent éminemment dangereux (lire articles “Les chevaux de l’atome“, “Les déchets nucléaire : comment s’en débarrasser ?“) et la probabilité d’accident n’est pas si faible que certains voudraient faire croire.

En octobre 1957, un élément combustible entra anormalement en fusion dans l’un des réacteurs atomiques de Windscale (Angleterre) destiné à la production de plutonium à partir d’uranium (pour fabriquer des bombes atomiques). Ceci provoqua de fortes émissions de radioactivité que les vents portèrent au dessus de la ville de Barrow-in-Furness (Lancashire) qui comptait alors près de  60 000 habitants. On enregistra au même moment des taux de radiation anormalement élevés à Londres, pourtant distant de 483 km. L’incendie finit par être maitrisé et le désastre évité de justesse, mais il fallut se débarrasser de millions de litres de lait produits dans la région. L’accident de Windscale a été classé au niveau 5 dans l’échelle de gravité des accidents nucléaires.

En 1965, une canalisation obstruée du réacteur expérimental d’Idaho Falls (USA) provoqua la surchauffe du cœur, ce qui entraina une accumulation de vapeur suffisante pour faire sauter la cuve, tuant 3 techniciens, dont 2 furent victimes de doses massives de radiations. Les corps des malheureux durent être enterrés dans des cercueils de plomb, tant ils étaient radioactifs.

En 1966, la canalisation du circuit de refroidissement du réacteur surrégénérateur à neutrons rapides de la centrale Enrico Fermi (Michigan) fut accidentellement obstruée.Sans sodium liquide pour évacuer la chaleur du réacteur, 2 des 105 barres de combustible se mirent à fondre, contaminant toute la centrale. La réparation dura 4 ans et la décontamination se poursuivit jusqu’en 1974, date à laquelle le surrégénérateur fut définitivement fermé, après n’avoir fonctionné au total que 30 jours, pour un coût de 85 millions de dollars ! Cela ne vous rappelle rien ? (lire article “Superphénix, Malville, France“).

En 1975, un technicien mit accidentellement le feu dans une conduite technique de la centrale de Brown’s Ferry (Alabama), provoquant une déficience des circuits de contrôle qui entrainèrent à leur tour une cascade d’incidents : perte de fluide réfrigérant, montée en température du cœur du réacteur, dysfonctionnement du système de refroidissement d’urgence. Heureusement, les techniciens réussirent à maitriser la situation. La commission américaine de réglementation nucléaire a amélioré les protocoles de protection contre les incendies à la suite de cet évènement.

En 1976, le savant soviétique exilé Jaurès Medvedev annonça qu’un accident nucléaire majeur s’était produit pendant l’hiver 1957-1958 dans la station de Chélyabinsk dans les monts Oural, causant de nombreuses victimes et contaminant une région vaste comme dix départements français. Dans son livre “Désastre nucléaire dans l’Oural”, (1979), le savant expliqua que les Russes, juste après la Seconde Guerre mondiale, avaient construit à la hâte un complexe industriel pour construire leur propre bombe atomique, sans prendre les mesures nécessaires de sécurité. L’explosion se produisit dans des cuves contenant des déchets d’armes atomiques. Les radiations émises irradièrent une vaste région (près de  1000 000 km) pendant des décennies. Ces allégations furent confirmées par les scientifiques de l’Oak Ridge National Laboratory (Tennessee). En 1980, le nombre de victimes n’était pas encore connu et on découvrit que les noms de plus de trente bourgades avaient disparu des cartes de la région. Les habitants de la région ont été très gravement irradiés pendant plus de dix ans, non seulement à la suite de l’explosion de 1957, mais aussi à cause de la contamination de  la rivière Techa (principale source d’approvisionnement en eau) entre 1949 et 1956.

En 1979, l’une des pompes d’alimentation en eau de la centrale de Three Mile Island (Pennsylvanie) tomba en panne. Les vannes menant aux pompes de secours avaient été accidentellement fermées deux jours avant, à l’occasion d’un entretien. Le niveau d’eau dans le réacteur se mit à baisser dangereusement, ce qui risquait de provoquer la fusion du cœur. Des détecteurs déficients ne permirent pas de comprendre tout de suite que le réacteur n’était plus réfrigéré et la température passa de 315°C à 1090°C, endommageant les gaines de protection des barres d’uranium.  Une soupape de sécurité laissa échapper dans l’enceinte de la vapeur contaminée par de l’iode 131, du krypton et du xénon radioactifs. Les techniciens finirent par maitriser complètement le réacteur au bout d’une semaine (lire article “Le coût caché d’un accident nucléaire“). L’accident de Three Mile Island,classé au niveau 5, n’a pas occasionné de rejet significatif de radioactivité dans l’atmosphère, grâce aux systèmes de confinement (qui n’existait pas à Tchernobyl). Son caractère traumatisant tient avant tout du déplacement par précaution de centaines de milliers de personnes autour du site de la centrale.

Le point commun de ces accidents est un dysfonctionnement du système de refroidissement du réacteur. L’Almanach Cousteau ne dressait pas une liste exhaustive des accidents graves survenus dans des centrales nucléaires. Il aurait pu aussi citer Marcoule (1956, 1959), Chalk River (Ontario, 1958), Vinca (Yougoslavie, 1958), Lucens (Suisse, 1969), Chevtchenko (Kazakhstan, 1973), Grenoble (1974), Greifswald (Allemagne, 1976), Saint-Laurent des Eaux (1969, 1980)… Il ne savait pas que le pire était à venir avec Tchernobyl (Ukraine, 1986), Tokaï-Mura (Japon, 1999), Fukushima (Japon, 2011)…

Fukushima 11 mars 2011 (photo Alliance-dpa)

Selon le fameux rapport Rasmusen (WASH-1400, 1975), les accidents des réacteurs à eau légère sont comparables, en fréquence et en gravité des conséquences, aux chutes météorites. Rasmusen était sans doute très bien payé par l’industrie du nucléaire pour oser sortir une telle énormité (aucun décès n’a été enregistré au XX° siècle suite à la chute d’un météorite) . Il faut dire qu’il considérait uniquement la mortalité par effet immédiat, sans tenir compte des conséquences à plus ou moins longs termes des radiations atomiques, principales causes de décès lors des accidents dans les centrales nucléaires.

 

Fusion sémantique

L’industrie du nucléaire semblait avoir inventé un vocabulaire obscur pour dissimuler la vérité à la population.

Tout d’abord, on ne parlait jamais d’accident nucléaire. Un mauvais fonctionnement dans une centrale, par exemple une vanne du système de refroidissement du réacteur bloquée, s’appelait “phénomène transitoire”. L’arrêt d’une turbine ou une perte de liquide de refroidissement devenait un “évènement non désiré”. Le vol de substances nucléaires devenait une “diversion non autorisée”. Il n’y avait pas d’incendies mais des “oxydations rapides”. Un réacteur ne s’emballait pas mais subissait une “hypercriticité imprévue”.  De plus il n’explosait jamais mais subissait un “désassemblage spontané”. Et bien entendu, on ne parlait pas de déchets radioactifs mais simplement d’ “excédents de matériaux nucléaires”.

Si après ça quelqu’un ose encore dire que le gouvernement français et l’industrie du nucléaire n’ont pas pris les Français pour des demeurés… Et ils continuent. Anne Lauvergeon, ancienne présidente d’Areva, n’hésitait pas à affirmer que 30 ans de déchets radioactifs français pouvaient entrer dans une piscine olympique. C’est presque ça : il en faudrait au moins 200..

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