Faire-part de décès : Les espèces animales éteintes

 L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les quatre grands changements : Les choses du passé – pages 285-290

 

Une espèce animale éteinte a disparu pour toujours de notre planète (sauf à Jurassic Park). Personne ne peut faire renaître le dodo de l’île Maurice dont les gènes ont été perdus définitivement avec la mort du dernier représentant de l’espèce. Selon les lois de l’évolution naturelle, ce sont les espèces les moins adaptées à leur environnement qui devraient disparaître. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ce chapitre raconte l’histoire de quelques disparitions prématurées. Lire aussi l’article “espèces animales disparues”.

 

Le dodo (Didus ineptus)

Dodo de l'ile Maurice

Dodo de l’ile Maurice

Le dodo est l’archétype de l’espèce animale dont la disparition, survenue à l’époque moderne, est directement imputable à l’activité humaine.

Le dodo, cette espèce de gros oiseau incapable de voler, a vécu pendant des siècles sur l’île Maurice, sans véritables prédateurs. Malheureusement, son île fut découverte en 1507 par les Portugais puis conquise en 1598 par les Hollandais. Le dernier spécimen de l’espèce  fut aperçu en 1681 et personne n’en a revu depuis. Lent et incapable de voler, le gros oiseau, ayant eu le malheur de vivre près des routes commerciales, n’avait aucune chance de s’en sortir face aux prédateurs humains. Bien que la chair du dodo fut peu appréciée, elle était au moins comestible et facilement accessible. Les hommes ne sont pas arrivés seuls sur l’île Maurice, mais ils ont apporté avec eux des chiens, des porcs, des chats, des rats et des macaques crabiers qui pillèrent joyeusement les nids de dodos.

Un demi-siècle après la disparition du dernier des dodos, la plupart des Mauriciens en avait déjà oublié jusqu’à l’existence Aucun scientifique européen n’en avait vu le squelette et le rare spécimen empaillé au Musée d’oxford était dans un état si délabré qu’il fut jeté aux ordures. Il ne restait que quelques croquis de l’animal dont l’authenticité pouvait être mise en doute. Heureusement, un naturaliste ingénieux entreprit des recherches dans les sédiments d’un delta marécageux au confluent de 3 fleuves et trouva en 1863 des ossements permettant de reconstituer plusieurs squelettes. Les zoologistes purent enfin confirmer que le dodo n’était pas un mythe en comparant ces squelettes avec les croquis du XVIIème siècle.

 

La rhytine de mer (Hydrodamalis stelleri)

Rhytine de Steller

Rhytine de Steller

La rhytine de Steller, appelée aussi “vache de mer”, était le seul sirénien des eaux boréales. Ce géant de 9 mètres pesant près de 4 tonnes vivait dans les eaux peu profondes de la péninsule du Kamtchatka (Sibérie) et près de l’île de Béring. Les habitants de cette région l’appelait “mangeur de choux” parce qu’il passait le plus clair de son temps à brouter les algues. Le seul naturaliste européen qui ait jamais vu de rhytine vivante fut l’Allemand Georg Whilhelm Steller en 1741, alors qu’il faisait partie d’une expédition du Danois Vitus Béring. En fait, Steller fut l’un des quelques survivants du naufrage de son navire sur l’île de Béring. Il rapporta une multitude de données d’observation de la faune et de la flore boréale, tandis que les membres d’équipage se contentèrent de 700 peaux de loutres de mer. Ce fait marqua le début du massacre dans le Pacifique Nord de ce petit mammifère à la fourrure si soyeuse qui échappa à l’extinction complète grâce à son intelligence et à quelques mesures de protection.

La vache de mer n’eut pas cette chance et devint rapidement la nourriture favorite des chasseurs de loutres de mer. Un seul adulte pouvait donner plus de trois tonnes de lard et de viande rouge au goût de bœuf. Ces animaux débonnaires n’avaient, jusqu’à l’arrivée des chasseurs de loutres, que peu de prédateurs et il était facile de les tuer tant ils étaient lents à se déplacer. Peu nombreux à l’origine (1500 à l’arrivée de Béring), leur taux de natalité était trop faible pour surmonter un tel massacre. En 1768, des chasseurs russes déclarèrent pour la dernière fois avoir tué une rythine.

Bien qu’elles soient aujourd’hui protégées, d’autres espèces du genre sirénien, comme le dugong, risquent de subir le même sort malheureux que la rhytine de Steller exterminée au XVIIIème siècle en l’espace d’à peine vingt-sept ans (lire article “Il y a beaucoup à sauver : Les grosses sirènes” ).

 

Le grand pingouin (Pinguinus impennis)

Grand pingouin naturalisé

Grand pingouin naturalisé

Le grand pingouin était un grand oiseau d’environ 80 centimètres, incapable de voler et maladroit sur la terre ferme, qui vivait sur les rives de l’Atlantique Nord. Excellent plongeur et rapide nageur, il se nourrissait essentiellement de poissons et de crustacés. Dans l’océan, il pouvait échapper à ses ennemis, mais il devait revenir sur le rivage pour pondre et c’est ce qui a causé sa perte.

La tuerie des grands pingouins avait commencé dès la préhistoire, il y a plus de 100 000 ans, alors que ces oiseaux peuplaient encore toutes les côtes de l’Amérique du Nord, jusqu’en Floride, mais aussi celles du Groenland, de la Norvège et des îles Britanniques. Des fouilles effectuées dans des réserves indiennes en Nouvelle-Angleterre avaient permis de découvrir de montagnes d’os de pingouins. Les vikings prirent part à leur tour au massacre, mais ce sont une fois de plus les européens qui portèrent la plus grande part de responsabilité dans l’anéantissement de cette espèce dont la population se comptait en millions. Les œufs des grands pingouins avaient le malheur d’être très appréciés des marins et la graisse des adultes complétait les chargements des baleiniers. Il suffisait de surprendre ces grands oiseaux patauds, mâles ou femelles, dans leurs nids  pour détruire d’un coup deux générations.

Au cours des XVIIème et XVIIIème siècles, le massacre s’amplifia. Tout était bon dans le grand pingouin. Le surplus de viande faisait d’excellents appâts pour la morue, les duvets rembourraient les oreillers, la graisse servait d’énergie gratuite… A la fin du XVIIIème siècle il ne restait plus de grands pingouins que sur quelques îles de l’Atlantique Nord. La chasse intensive avait pris fin, faute de gibier, mais les marins raffolaient toujours autant des œufs. Après 1821, les quelques spécimens survivants s’étaient repliés près de l’extrémité Sud-Ouest de l’Islande sur le Geirfuglasker (“île du Grand Pingouin”), un lointain récif inhabité où ils étaient enfin hors de portée des marins car il était pratiquement impossible d’y accoster. Décidément, ces oiseaux avaient la poisse car le Geirfuglasker disparu sous les vagues en 1830, suite à une éruption volcanique. La cinquantaine de survivants réussit à joindre l’île volcanique d’Eldey. C’est seulement à ce moment-là que les naturalistes commencèrent à s’inquiéter du sort des grands pingouins.

L’absurdité humaine étant sans limite, des collectionneurs imbéciles offrirent des sommes importantes pour posséder un spécimen empaillé, un squelette ou un œuf en bon état. Les deux derniers grands pingouins de la planète ont été capturés par des pêcheurs islandais et vendus en 1844 à des collectionneurs pour une centaine de couronnes.

 

Le couagga (Equus quagga)

Couagga au zoo de Londres en 1870

Couagga au zoo de Londres en 1870

Le couagga était une sorte d’âne brun à qui on aurait greffé une tête de zèbre. Il ne vivait que dans la savane herbeuse d’Afrique du Sud (le veld), au pays du peuple Hottentot, en compagnie des springboks, des impalas, des gnous, des zèbres et des autruches. Ces étranges équidés étaient parfaitement adaptés à leur milieu et leur population était régulée naturellement par les grands prédateurs africains (lions, guépards…).

Les explorateurs hollandais qui débarquèrent au Cap de Bonne Espérance en 1652 y découvrirent de vastes plaines parcourues par d’énormes troupeaux d’animaux sauvages. Le massacre commença et le couagga fut massivement chassé pour sa peau, sa viande et parce qu’il était considéré comme nuisible, car en concurrence pour les pâturages avec les espèces domestiques. En 1870, les boers tuèrent le dernier couagga sauvage.

Il est difficile d’expliquer pourquoi des colons à priori civilisés n’ont même pas songé à domestiquer le couagga, beaucoup plus docile que le zèbre. Les Hottentots les utilisaient pourtant pour protéger leurs troupeaux contre les prédateurs. Les quelques rares tentatives d’élevage de couagga en captivité furent menées bien trop tard pour sauver l’espèce. Bientôt il ne resta plus qu’un mâle et 3 femelles dans les zoos de Londres, Berlin et Amsterdam. Le mâle se blessa dans un excès de colère et succomba. La dernière femelle disparut en 1883…

Bien que l’ADN de couagga fut extrait en 1984 par le naturaliste sud-africain Rheinhold Rau (muséum de Cap Town), nous ne verrons pas de sitôt cet animal parcourir à nouveau les plaines africaines, pour la simple raison que la technologie nécessaire n’existe toujours pas (mise à part une expérience malheureuse sur une île qui aurait permis de recréer des dinosaures). L’étude de l’ADN aurait permis de démontrer que le couagga est une sous-espèce du zèbre des plaines qui possèdent lui aussi, mais à l’état latent, les gênes responsables de la couleur brune et des rayures atténuées. En 1986 le Quagga Breeding Project, une expérience d’élevage sélectif à  partir de zèbres des plaines a donc été entreprise. Cette sélection des zèbres présentant moins de rayures sur les flancs ne sera jamais suffisante pour considérer ces animaux comme une véritable “recréation” de l’espèce originale.

 

Les pigeons migrateurs américains (Ectopistes migratorius)

Pigeons migrateurs américains naturalisés (Vanderbilt Museum - New York)

Pigeons migrateurs américains naturalisés (Vanderbilt Museum – New York)

Le pigeon migrateur américain (ou tourte voyageuse), dont l’aire de répartition couvrait les deux tiers des Etats-Unis, fut l’espèce d’oiseau la plus nombreuse du Monde. Au début du XIXème siècle, en 1810, l’ornithologue américain Alexander Wilson décrivit au dessus du Kentucky des groupements gigantesques de plus de 2 milliards de pigeons migrateurs en un seul vol de près de 360 kilomètres de longueur sur plus d’un kilomètre de large ! (les fientes grêlaient le sol sans discontinuer pendant près de quatre heures)… La disparition de cette espèce semblait inconcevable. Pourtant, un siècle plus tard, en 1914, le dernier pigeon voyageur américain mourut au zoo de Cincinnati, après avoir survécu dix ans à ses frères sauvages.

Comment en est-on arrivé là ? Le pigeon migrateur avait été déclaré nuisible à l’agriculture et une chasse totalement incontrôlée fut décrétée qui décima cette espèce en à peine un siècle. La tête du pigeon était mise à prix et le règlement stipulait souvent que le candidat ne pouvait prétendre à une récompense s’il n’en abattait pas un nombre très important (on parle de plusieurs dizaines de milliers). Il faut dire que tuer des pigeons volant à faibles altitudes en groupes compacts était d’une simplicité enfantine. Nul besoin de savoir viser, nul besoin même de fusil car il suffisait de les frapper en faisant tournoyer un bâton, nul besoin d’arme car il suffisait de les attraper lorsqu’ils étaient perchés quelque part, ou de simplement récolter les œufs. Les pauvres pigeons servaient même de nourriture aux élevages porcins. Manger du pigeon devint à la mode au XIXème siècle, en particulier le poussin, et des chargements entiers étaient livrés dans les grandes villes de l’Est des États-Unis (dix millions de pigeons livrés chaque année par an 1866 et 1876). Le pigeon devint aussi la cible favorite du tir “sportif” chez les citadins américains en mal de “sensations fortes”. Par exemple, 20 000 poussins de l’espèce furent utilisés en 1881 à Coney Island à l’occasion d’un “tir aux pigeons” patronné par l’Union de L’État de New-York pour la sauvegarde des poissons et du gibier (inutile de chercher à comprendre).

En 1857, une loi visant à protéger les pigeons migrateurs fut proposée dans L’État de l’Ohio, mais elle fut jugée inutile sous le prétexte que l’espèce était particulièrement prolifique. Vingt ans plus tard, l’espèce avait déjà disparu des régions de New York, de Pennsylvanie et du Massachusetts. En 1878, près de 136 millions de pigeons se posèrent dans la région de Petoskey (Michigan). En un mois les chasseurs exterminèrent cette dernière grande colonie et livrèrent trois cent tonnes de ce gibier. Le taux de fécondité des pigeons migrateurs américains diminuant drastiquement dès lors que la densité de leur population n’était plus assez élevée, les quelques individus égarés qui avaient survécu finirent pas être massacrés par les chasseurs.

Vous pensiez que le ridicule ne tue pas ?

 

Ces animaux exterminés par l’homme sur des périodes relativement courtes partagent des caractéristiques communes. Mis à part le cas du pigeon migrateur américain, leurs aires de répartition se trouvant dans des zones longtemps inexplorées, ils ne craignaient pas l’être humain, un nouveau prédateur contre lequel ils étaient sans défense. Tous étaient chassés pour leur viande, leur graisse, leur peau et/ou leurs plumes et certains étaient considérés comme nuisibles aux activités humaines. Le cas du pigeon migrateur est un peu particulier et pourrait être comparé à celui de la morue de Terre Neuve, dont la population à la fin des années 80 n’était plus que de 1% de son niveau d’origine (lire article “Une simple morue”). Ce sont deux espèces animales vivant en très grandes colonies et en exterminant une colonie on s’expose à faire disparaître par la même occasion l’espèce toute entière.

 

 

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