Eau sale, lait empoisonné : le cas Nestlé

Eau sale, lait empoisonné : le cas Nestlé

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les affaires continuent… – pages 432-433

L’industrie des aliments déshydratés pour nourrissons s’est fortement développée juste après la Seconde Guerre Mondiale, provoquant un déclin de l’alimentation au sein, de telle sorte que 75% des bébés dans les pays occidentaux étaient nourris au biberon dans les années 60. Le lait en poudre dit maternisé, initialement prévu comme un substitut pour pallier à une insuffisance de lactation, était présenté comme un produit plus nourrissant que le lait maternel, élaboré sur des bases scientifiques. C’était bien évidemment faux, mais les multinationales avaient les moyens de mettre en place des campagnes de promotion très convaincantes. La tâche était d’autant plus aisée lorsqu’il s’agissait de convaincre des mères analphabètes, incapables de lire la notice stipulant que le lait maternel doit être privilégié, et prêtes à tout pour la santé de leur progéniture.

A la fin des années 70, le lait en poudre, était devenu une menace pour la santé des nourrissons dans certains pays en voie de développement. Comment pouvait-on imaginer que, sans eau potable, des parents puissent reconstituer un lait sain ? On estimait alors, par exemple, que 72% de la population rurale de Colombie n’avait pas accès à l’eau potable. Bien sûr, il suffisait de faire bouillir l’eau, à condition de ne pas manquer de bois de chauffage. Les biberons étaient alors souvent contaminés par toutes sortes de parasites et de bactéries pathogènes. De plus, le lait en poudre était trop coûteux pour les maigres revenus de ces pays défavorisés et pouvait représenter près de la moitié du salaire familial, comme au Liberia, au Nigeria ou au Pakistan. Les mères n’hésitaient pas, dans ces conditions, à préparer des laits plus dilués, beaucoup moins nourrissants que le lait maternel, pour économiser le précieux aliment industriel. Les conséquences étaient prévisibles. Près de cent millions de nourrissons dans les pays en voie de développement étaient atteints de consomption ou de diarrhées graves, dont les conséquences étaient trop souvent fatales (le système immunitaire d’un nourrisson, encore immature, ne lui permet pas de se prémunir efficacement contre les infections).

Le problème du lait en poudre empoisonné avait déjà été dénoncé au début des années 70 par d’éminents diététiciens qui accusaient les producteurs de vouloir compenser les pertes dues à la chute des ventes dans les pays développés, en investissant fortement dans les pays à très forte progression démographique. En 1974, l’Organisation Mondiale pour la Santé adopta une résolution qui appelait les pays les plus défavorisés à contrôler les ventes et les activités promotionnelles relatives aux aliments pour les bébés, et à prendre des mesures de protection en cas de nécessité. L’opinion publique fut scandalisée par les pratiques de ces multinationales qui n’hésitaient pas à soudoyer certains médecins pour qu’ils prescrivent leur lait en poudre. En 1974, Nestlé intenta une action en justice contre Third World Action Group qui avait dénoncé les pratiques du géant suisse. En 1976, un juge Suisse estima que l’article titré “Nestlé tue les bébés” paru dans un journal au Tiers Monde était calomnieux, mais enjoignit tout de même l’industriel à revoir sa politique publicitaire. Nestlé était alors le leader des produits alimentaires pour nourrissons, devant d’autres grands groupes comme Abbot, Bristol-Myers, Wyeth International et Borden. Le marché, estimé en 1978 à plus de 6 milliards de francs (3,4 milliards d’euros actualisés), était en pleine expansion et les experts estimaient que ce marché atteindrait 4,5 milliards de francs en 1980 (~2,8 milliards), rien que dans les pays en développement. En 1981, l’OMS adoptait une résolution incluant le code international de commercialisation des substituts du lait maternel. Ce code contenait des restrictions à la commercialisation des préparations pour nourrissons, afin d’assurer que les mères continuent d’être informées de la supériorité de l’allaitement maternel.

Pour Nestlé et ses concurrents, ce n’était pas leur produit qui était responsable de la mort d’autant d’enfants, mais le manque de contrôle des autorités locales, au taux d’alphabétisation et à la pollution de l’eau. En gros, c’était entièrement de la faute des pauvres. Les fabricants de lait en poudre n’ont pas hésité à mettre en danger la vie de dizaines de milliers de nourrissons, par pur appât du gain. Malgré les directives de l’OMS, ils ont continué à inonder les centres de santé des pays en développement avec des produits gratuits ou à faible prix, afin de conditionner les nouveau-nés à ce type d’aliments.

Nestlé est aujourd’hui le leader mondial du lait en poudre pour nourrissons, sur un marché porté par les pays en voie de développement, en croissance de 8% par an. Comme dans les années 70, le lait en poudre continue de tuer des nourrissons. L’allaitement maternel pourrait empêcher chaque année le décès de 1,4 million d’enfants de moins de cinq ans dans les pays en développement (selon OMS, UNICEF, The Lancet 2008). Le problème du lait en poudre dans les pays en voie de développement est le même que dans les années 70. Les mères les plus démunies ont toujours tendance à diluer trop le lait poudre et à utiliser de l’eau non potable, mettant ainsi en péril la vie de leurs enfant. L’OMS recommande, au moins jusqu’à l’âge de 6 mois, le lait maternel qui contient des anticorps qui protègent le nourrisson de maladies courantes telles que la diarrhée et la pneumonie, les deux premières causes de mortalité de l’enfant dans le monde.

Pour l’ONG “Action Contre la Faim” : “Échantillons distribués dans les maternités, posters et brochures affichés dans les établissements de santé, arguments publicitaires mensongers, incitations financières des professionnels de santé à la promotion de leurs produits… Autant de stratégies marketing qui détournent les mères de l’allaitement, au profit d’un marché qui a rapporté près de 45 milliards de dollars en 2014, et qui offrent des perspectives grandissantes dans certains pays en développement tels que l’Inde, l’Indonésie ou le Nigeria“.

Selon l’UNICEF, “si tous les bébés étaient alimentés avec rien d’autre que du lait maternel à partir de l’instant où ils naissent jusqu’à l’âge de six mois, plus de 800 000 vies seraient sauvées chaque année.” (The Lancet, 2016)

 

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