DK Ludwig : un homme d’affaires planétaire

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les affaires continuent… – pages 406-408

DK Ludwig

En 1980, l’américain Daniel K. Ludwig (1897-1992), dont la fortune était estimée à 12-15 milliards de francs (6-7 milliards euros actualisés 2017), était l’homme le plus riche du monde. C’était un homme très riche et très secret. Depuis le début des années 1950, il avait choisi de ne donner aucune interview et de ne diffuser aucune information le concernant. Il possédait la troisième flotte privée du monde (National Bulk Carriers) et contrôlait des holdings dans 25 pays. Il avait par exemple construit au Mexique ce qui allait devenir la plus grosse entreprise de production de sel dans le monde (Exportadora de Sal, SA) et avait construit sur 4000 hectares au Paname une immense plantation de citron (Citricos de Chiriqui, SA).

Ludwig avait le don de prévoir les grandes tendances économiques. C’est lui qui mis au point le système de financement, très ingénieux (repris par Aristote Onassis), qui consistait à obtenir auprès d’une compagnie pétrolière un contrat d’affrètement à long terme, avant même que le navire ne soit construit (le contrat lui servait de garantie pour le financement de la construction du navire). Ludwig, comme tous les milliardaires, fut particulièrement chanceux. Ainsi, à la fin des conflits, le gouvernement américain lui laissa la propriété de tous les pétroliers dont il lui avait passé commande pendant la Seconde Guerre Mondiale. Autre exemple, lorsque le Canal de Suez fut fermé, seuls ses gros pétroliers (construits au Japon) purent rentabiliser le transport du pétrole du Moyen-Orient via le Cap de Bonne Espérance.

 

Le projet Jari

La plus grande aventure de DK Ludwig, qui se révéla par la suite sa plus grande défaite, fut sans conteste le gigantesque projet Jari en Amazonie.

En 1967, Daniel K. Ludwig avait fait l’acquisition pour un milliard de dollars d’une immense étendue de la forêt amazonienne (1,6 millions d’hectares), la Jari Forestry and Ranching Company. Il avait prévu le déficit de papier et avait commencé à remplacer la forêt primaire par des arbres à papier à croissance rapide, Gmelina arborea (Asie) et Pinus carybea (Honduras), prêts pour l’abattage après seulement 10 ans de croissance. Au début des années 80, Ludwig avait déjà déboisé 100 000 hectares de forêt primaire tropicale sur lesquels il comptait replanter au moins 145 millions d’arbres destinés à la production de pâte à papier. Pour la production de cette dernière, il avait fait construire au Japon un moulin à pâte et une usine complète de transformation qu’il achemina jusqu’au Brésil à bord de deux gigantesques bateaux usines (1978).

Les écologistes étaient inquiets de l’impact de Jari sur l’environnement. Et ils n’avaient pas tort. Le déboisement massif à l’aide d’énormes bulldozers provoquait une érosion des fragiles sols amazoniens et une dégradation de la biodiversité. Les Gmelina arborea plantés en 1969-1970 sur des sols appauvris étaient peu adaptés au climat amazonien et  se développaient trois ou quatre fois moins rapidement que prévu. Les rendements étaient insuffisants pour rentabiliser l’exploitation et les tonnes d’engrais déversés n’y changèrent rien, mais ne firent que polluer les sols et les eaux. De plus, les monocultures plus fortement exposées aux maladies cryptogamiques (champignons) et aux attaques d’insectes parasites, c’est-à-dire à une destruction rapide. La mégalomanie de Ludwig risquait de causer de lourds dégâts à l’Amazonie.

Pour tenter d’équilibrer les finances du projet Jari, Ludwig s’était aussi lancé dans la culture d’une nouvelle variété de riz à haut rendement (6000 hectares). Hélas pour lui, ses experts n’avaient pas prévu que pour assurer la croissance du riz, il faudrait amender le sol pauvre d’Amazonie avec du sulfate d’ammonium. Dans une continuelle fuite en avant, il a ensuite tenté de diversifier son exploitation agricole avec l’élevage de vaches-zébus importées d’Inde,  la culture du soja, du maïs, d’oléagineux, de la canne à sucre, du manioc, du palmier à huile… Jari contenait aussi l’un des plus grands gisements de kaolin du monde. Pour satisfaire ses ambitions démesurées, Ludwig transforma complètement la région de Jari en y construisant un hôpital, des écoles, des magasins, trois aérodromes, des centaines de kilomètres de routes, une voie ferrée… D’énormes quantités de bois étaient brûlées pour alimenter en énergie le complexe Jari, accélérant les déboisements et amplifiant la pollution.

Projet Jari Brasil

L’aventure amazonienne de Ludwig se révéla être un échec économique et social. Le milliardaire y perdit plus d’un milliard de dollars et dut se résigner, après une quinzaine d’années, à quitter le Brésil. Ce qui restait du projet Jari fut vendu en 1982 à un consortium d’hommes d’affaires brésiliens soutenu par les autorités du pays. Ludwig avait eu tort d’avoir raison trop tôt à propos de l’explosion de la demande de papier dans le monde. Ses successeurs plantèrent des Eucalyptus et des pins Australiens, espèces beaucoup plus adaptées aux sols tropicaux, et installèrent dans l’usine à papier des machines modernes nécessitant moins de main d’œuvre. Le barrage hydroélectrique que Ludwig avait réclamé en vain au Gouvernement Brésilien pour alimenter ses entreprises fut enfin construit. Aujourd’hui, le projet Jari est géré par le groupe brésilien Orsa, dont les entreprises de production de cellulose et d’exploitation de la forêt tropicale sont pionnières en matière d’exploitation durable des ressources de la forêt amazonienne.

Comment Ludwig a-t ’il fait pour acheter d’aussi vastes territoires en Amazonie ? Comme dans la plupart des réussites financières, il bénéficia d’un coup de main politique. Le Président brésilien Joao Goulart ayant eu l’audace de vouloir nationaliser des industries pétrolières et minières, dont la Hanna Mining Company (USA), fut brutalement destitué en 1964 par un putch militaire organisé par la CIA. Le Général Castelo Branco, nouveau maître du Brésil et ami des Etats-Unis, invita alors les milieux d’affaires américains à investir massivement dans la “civilisation” de l’Amazonie. Pour convaincre Ludwig, le leader brésilien était allé jusqu’à l’exempter presque totalement d’impôts pour plusieurs années.

Daniel K. Ludwig était, comme la plupart des milliardaires américains, un philanthrope. Il a ainsi construit à partir de 1971, le Ludwig Cancer Research, une organisation sans but lucratif finançant de nombreux travaux de recherche sur le cancer. Jusqu’à sa mort en 1992, le généreux milliardaire a distribué plus d’un milliard de dollars pour la recherche contre le cancer.

Pour en savoir plus sur le projet Jari

 

 

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