Des mines dans nos ordures

Nos ordures - Une mine de métaux

Nos ordures – Une mine de métaux

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Perspectives – pages 61-62

La civilisation moderne nous a apporté beaucoup de bonnes choses, mais aussi des montagnes de déchets qui ne se décomposeront que dans des décennies, voire des siècles. En 1981, on parlait déjà, dans certains pays, de trier ces déchets. En Suède la législation imposait de séparer le papier des ordures, tandis qu’aux USA on en recyclait un cinquième. L’Allemagne recyclait 10% du verre, alors que la France avait choisi de promouvoir les emballages consignés.

L’exploitation des minerais explosait suite à la demande grandissante des technologies modernes. A mesure que les réserves naturelles de minerais s’épuisaient, il devenait pertinent de récupérer ceux gaspillés dans les décharges d’ordures. La production d’aluminium à partir de déchets n’exigeait que 5% de l’énergie requise pour transformer la bauxite naturelle. Ce recyclage de métaux offrait aussi l’avantage de réduire la pollution des eaux et de l’air.

En 1981, les technologies de recyclage étaient disponibles mais les politiques publiques adaptées dans les différents pays ne permettaient pas d’encourager le procédé. Selon l’Agence américaine pour la protection de l’environnement, une loin nationale rendant obligatoire les bouteilles consignées aurait permis d’économiser 450 millions de tonnes d’aluminium, de créer 85 000 emplois et d’économiser 3,2 milliards de dollars avant 1985.

Les auteurs de l’Almanach Cousteau défendaient une politique favorisant les produits recyclés, pour que la consommation ostentatoire soit remplacée par la conservation ostentatoire.

 

Qu’avons-nous fait durant ces 35 dernières années ?

La demande mondiale en métaux a augmenté de plus de 3% par an depuis un demi-siècle. Aujourd’hui, les besoins ne sont plus les mêmes qu’en 1981, notamment du fait de l’explosion des TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) et du rattrapage économique des pays émergents (Chine, Inde …) par rapport aux États-Unis et à l’Union européenne. Le nombre de métaux utilisés par l’industrie est passé de vingt dans les années 70 à plus de soixante aujourd’hui, dont certains très rares, utilisés pour la fabrication de nos équipements électroniques. Les réserves de certaines matières premières, ou du moins les gisements de minerais les plus faciles à exploiter, tendent à s’épuiser dans un futur relativement proche. La Société Géologique de France estime les réserves mondiales actuellement exploitables  entre 30 et 60 ans de consommation pour la plupart des métaux, voire moins de 20 ans pour l’argent, l’or, le strontium, l’antimoine ou le zinc.

Depuis plusieurs décennies, la richesse des minerais a fortement diminué (la concentration moyenne des minerais de cuivre est passée de 1,8% dans les années 1930 à 0,8% aujourd’hui) et il faut maintenant aller chercher de plus en plus profondément les gisements. Si en 1977 la mine le plus profonde atteignait 3500 m (Afrique du Sud), les progrès technologiques d’extraction minière permettent d’envisager de descendre à 5000 m.

La récupération des métaux dans les déchets permet de réduire les impacts environnementaux et la dépense énergétique liés à l’extraction minière. Cependant, les métaux ne peuvent être recyclés avec les mêmes rendements. S’il est possible d’obtenir des taux de recyclage (EOL-RR: End-of-life recycling rates) supérieur à 50% pour des métaux comme l’aluminium, l’argent, le cuivre, le nickel, l’or, le platine ou le plomb, il n’en va pas de même pour des métaux comme le béryllium, l’indium, le gallium, le germanium, le lithium, la silice, le tantale et les terres rares. Or ces derniers sont principalement utilisés dans la fabrication des TIC (en très faibles quantités, ce qui rend leur recyclage extrêmement difficile).

Les objets renfermant des matériaux coûteux comme l’indium, le gallium, le germanium et le tantale, font l’objet d’une collecte en fin de vie particulièrement efficace (matériel électronique, photovoltaïque). Conformément à la législation en vigueur, c’est aussi le cas pour les métaux toxiques comme le cadmium (Cd), le mercure (Hg) et le plomb (Pb).

Comme on peut le constater, le recyclage des métaux a encore une marge de progression importante. Malheureusement, il est fort probable que, tant que le cours des matières premières sera inférieur au coût du recyclage, celui-ci ne progressera pas de manière significative. Pourtant, les enjeux portent plus loin que la pression sur les ressources. Les considérations environnementales (énergie, émissions de gaz à effets de serre…), sociales (augmentation des prix) et politiques (conflits pour le minerai) sont loin d’être négligeables.

Le recyclage des métaux à partir des déchets permet d’augmenter la durée d’utilisation des ressources, mais il n’est pas possible de recycler indéfiniment un même métal car il y a toujours une perte inéluctable (c’est un principe de loi thermodynamique). De plus la qualité des métaux tend à diminuer à chaque cycle. Le recyclage ne saurait donc être considéré autrement que comme un moyen de repousser de quelques années une échéance inéluctable.

Il devient donc urgent de changer de paradigme.

Au-delà de la récupération des métaux dans les déchets, il faut aujourd’hui s’orienter vers le recyclage des produits manufacturés, ce qui demandera d’en repenser la conception, et vers l’augmentation de leur durée de vie. Pour cela il faut préférer le réparable au jetable, sortir de la logique mercantile, mais au combien néfaste, de l’obsolescence programmée, et favoriser la standardisation des pièces détachées.

 

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