Des cellules de tigre congelées

Tigre de Sibérie

Tigre de Sibérie

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les quatre grands changements : Promesses de retour – pages 301-302

 

Depuis une cinquantaine d’années, les opérations de sauvetage d’espèces animales en danger d’extinction se sont multipliées, certaines avec un certain succès (Lire la série d’articles “Promesses de retour”). La plupart des cas, seuls les parcs zoologiques ont pu offrir un refuge à ces animaux. Ainsi, depuis les années 1970, il y a d’avantage de tigres de Sibérie (Panthera tigris altaica) en captivité que dans les contrées sauvages sibériennes (on estime qu’il subsiste aujourd’hui quelques 450 tigres de Sibérie vivant à l’état sauvage). Autre exemple, le petit cheval de Prjevalski (Equus ferus), jamais domestiqué, n’existait plus que dans les zoos à partir desquels ils ont pu, dans les années 1990, être réintroduits à l’état sauvage dans différentes régions et notamment en Mongolie (habitat naturel), en République populaire de Chine, en France, en Espagne et même en Ukraine, sur le site de Tchernobyl. Le cheval de Prjevalski dont on peut estimer la population actuelle à de 2000 individus est inscrit sur la liste rouge de l’UICN des espèces en danger.

 

Si les parcs zoologiques étaient un moyen de recréer un état sauvage en miniature, d’autres procédés de conservation des espèces en danger sont parfois utilisés, comme la cryoconservation de banques de cellules (azote liquide) dont le zoo de San Diego fut un précurseur (1976). A ce jour, le Zoo congélateur de San Diego a déjà récolté plus de 8400 prélèvements sur plus de 800 espèces en danger ou disparues. Les progrès en matière de cryoconservation permettent aujourd’hui d’entrevoir de nouvelles possibilités. Ainsi, des chercheurs japonais viennent de réussir à ramener à la vie un œuf et un spécimen adulte d’oursons d’eau (Acutuncus antarcticus) congelés pendant plus de 30 ans (1983-2014). Ce sont des animaux microscopiques, des tardigrades d’à peine un millimètre, vivant dans les eaux glacées de l’océan antarctique et connus pour leur extrême capacité de survie. (Recovery and reproduction of an Antarctic tardigrade retrieved from a moss sample frozen for over 30 years – M Tsujimotoa et al. – Cryobiology – Volume 72, Issue 1, February 2016, Pages 78–81). L’adulte tardigrade réanimé a commencé à bouger quelques jours après sa décongélation et a même pondu 19 œufs, dont 14 ont éclos. Bien entendu, nous ne sommes pas aussi résistants à la cryoconservation que les tardigrades. Ces animaux ont la possibilité d’entrer en cryptobiose, un état proche de la non-vie, durant lequel l’activité vitale devient presque indécelable en s’abaissant à 0,01 % de la normale. L’expérience japonaise confirme néanmoins qu’il est possible de réparer les cellules dont le matériel génétique a été endommagé par des conditions mortelles pour la plupart des espèces, ce qui ouvre des possibilités pour d’autres espèces, y compris les humains. De là à redonner naissance au Mammouth à partir de dépouilles congelées pendant plus de 12 000 ans, il reste un fossé que seuls les scénaristes ont franchi jusqu’à présent…

Condor de Californie

Condor de Californie

Il pouvait aussi arriver de ne pas trouver d’espace propice pour la réintroduction d’une espèce préservée en captivité dans les zoos. C’était le cas du condor de Californie, espèces endémiques de Sespe Santuary (Nord de los Angeles) dont il ne restait plus que trente spécimens à la fin des années 1970. Victimes du développement urbain et de la pollution qui détruisaient leur habitat montagneux, ces grands rapaces ne se reproduisaient plus à l’état sauvage. La plupart étaient des victimes indirectes de la chasse. En effet, les fermiers locaux avaient l’habitude d’abattre leur bétail malade à coup de fusil chargé au plomb. Les condors, qui sont des charognards, ingéraient alors de grandes quantités de plomb lorsqu’ils dépeçaient les cadavres.  Leur système nerveux perturbé par le métal toxique (saturnisme), les grands oiseaux perdaient alors leur maîtrise dans les airs et finissaient par se tuer sur les pylônes électriques ou contre des voitures. Leur extinction semblait inéluctable si les tentatives de les voir se reproduire en captivité devaient échouer car il n’était plus possible pour eux de vivre dans leur zone naturelle dégradée. La captivité ne devait être envisagée que comme un moyen de supporter une crise que l’on imaginait passagère. En 1985 on ne comptait plus que 9 spécimens en Californie à l’état sauvage et il fut décidé de tous les capturer pour tenter de sauver l’espèce. L’ultime survivant encore en liberté fut capturé en 1987. A partir de 1992, les premiers condors élevés en captivité furent réintroduits dans leur habitat naturel dans les montagnes de Californie et au dessus des grands canyons de l’Arizona. Pour éviter de reproduire les erreurs du passé, le gouverneur de Californie, Arnold Schwarzenegger, a signé en 2007 le Ridley-Tree Condor Preservation Act qui interdit l’usage de munitions au plomb par les chasseurs dans les zones où vivent les condors de Californie. En mai 2012, il y avait environ 400 condors de Californie vivants, dont près de 226 à l’état sauvage. Malgré tout, le grand oiseau charognard d’Amérique du Nord reste inscrit sue la liste rouge de l’UICN des espèces en danger critique.

Pour éviter que ne se reproduise trop souvent le cas du condor de Californie, certaines zones écologiques furent choisies sous les hospices de l’UNESCO comme principaux types d’écosystèmes à protéger en priorité, et à consacrer à la conservation de la nature et à la recherche scientifique. Ce vaste programme, intitulé “l’homme et la biosphère” (MAB) proposait de fermer de telles zones à toute exploitation économique. Les “réserves de biosphère” choisies devaient être suffisamment vastes pour accueillir des populations d’espèces menacées suffisamment importantes pour éviter les problèmes de consanguinité. Elles devaient être entourées de zones tampons afin de limiter le braconnage, la pollution et le tourisme de masse. En 1981, 57 lieux avaient été retenus sur 200 propositions, dont le Parc National du Corcovado au Costa Rica. Aujourd’hui il existe 669 réserves de biosphère réparties dans 120 pays (70 en Afrique, 30 dans les États arabes, 142 en Asie-Pacifique, 302 en Europe et Amérique du Nord, 125 en Amérique latine et Caraïbes).

Il n’est plus question aujourd’hui de se contenter de sauver, comme ce bon Noé, un couple de chaque espèce et d’attendre qu’il arrête de pleuvoir. D’autant plus que ce n’est plus simplement de l’eau qui tombe, mais des pesticides, des pluies acides, des métaux lourds et autres polluants toxiques. Il n’est plus question de se contenter de conserver dans des zoos les espèces en voie d’extinction. Il est indispensable de préserver l’habitat naturel dans lequel les animaux pourront être réintroduits à l”état sauvage. “Il ne servira à rien de pouvoir, un jour futur, recréer un tigre à partir de son matériel génétique congelé, si la Terre devient un désert de béton, de poussière, de macadam et de déchets de toutes sortes.”

 

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