De l’air ! De l’air !

De l’air ! De l’air !

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Boire, manger, respirer – pages 516-518

 

En 1981, l’Almanach Cousteau de l’environnement rappelait certaines catastrophes historiques dues à la pollution de l’air. Avons-nous vraiment pris toutes les mesures pour éviter qu’elles ne se reproduisent ?

Smog mortel – Vallée de la Meuse 1930

La Vallée de la Meuse

En décembre 1930, la vallée encaissée de.la Meuse en Belgique (entre Liège et Huy) fut plongée durant trois jours dans l’épaisse fumée des aciéries. Soixante-trois habitants des agglomérations ouvrières périrent et on dénombra des milliers de malades. Ce fut la première catastrophe industrielle de ce genre. Une commission d’enquête à la demande du Gouvernement belge conclut que des gaz toxiques rejetés régulièrement des usines sidérurgiques s’étaient retrouvés confinés et concentrés au-dessus de la vallée extrêmement peuplée, à cause de conditions climatiques particulières : une couche d’inversion, dans laquelle l’air froid pollué restait bloqué à basse altitude, s’était formée. Des études ont montré par la suite que c’est l’accumulation de dioxyde de soufre, transformé en acide sulfurique, qui a causé la mort des personnes particulièrement fragiles.

Cette conclusion sur la relation entre climat et pollution de l’air ne fut malheureusement pas prise en compte par d’autres pays… ce qui aurait pu éviter d’autres catastrophes… Dès 1936, J. Firket avait estimé que qu’un épisode similaire se produisant à Londres, entraînerait jusqu’à 3200 morts. À la suite de l’accident de la vallée de la Meuse, une commission fut nommée pour évaluer la législation actuelle sur la pollution atmosphérique industrielle et suggérer des améliorations pour éviter qu’un événement d’une ampleur similaire ne se produise. Mais rien ne semblait pouvoir freiner l’essor industriel et il fut finalement convenu que la pollution de l’air était “une conséquence inévitable de la prospérité”. Rien n’avait été fait pour éviter les prochaines catastrophes de Donora (1948) et Londres (1952).

“Death Smog” –  Donora 1948

Donora, Pennsylvanie

En octobre 1948, un nuage toxique se figea durant cinq jours au dessus des collines de la région minière de Donora (Pennsylvanie), causant la mort de vingt personnes et en rendant malades des milliers d’autres (42% de la population). Le nuage toxique s’était créé par l’accumulation des fumées humides de la mine et des usines métallurgiques locales (US Steel Corporation’s Donora Zinc Works, American Steel and Wire) piégées par l’air glacial des hautes pressions atmosphériques. Comme souvent, les victimes furent plus nombreuses parmi les personnes âgées et les gros fumeurs. Les autorités conclurent que la catastrophe était due à une malheureuse combinaison de pollutions industrielles et de conditions climatiques exceptionnelles. Un puissant anticyclone, combiné à l’humidité matinale, à la nature encaissée de la vallée de Donora et à une forte pollution industrielle, avait provoqué une inversion de température : l’air froid et pollué restait piégé à la surface, comme ce qui s’était passé en 1930 en Belgique. Les victimes du smog souffraient d’un empoisonnement à l’acide fluorhydrique, au dioxyde de soufre et au monoxyde de carbone. Une étude épidémiologique démontra, dix ans après la catastrophe, que le taux de mortalité chez les habitants tombés malades durant le smog était anormalement élevé.

Le slogan du Donora Smog Museum, “Clean Air Started Here” (l’air pur a commencé ici), veut montrer le rôle fondamental qu’a joué le drame du smog de Donora en 1948 dans la prise de conscience des Américains sur les dangers de la pollution atmosphérique. Historiquement, c’est l’Etat de Californie qui a adopté en 1947 la première loi sur la pollution, pour protéger ses habitants du smog de Los Angeles apparu dans les années 1940. Le “Death Fog” a incité le gouvernement fédéral à adopter, dès 1955, une loi sur la pollution de l’air, mais il n’était alors question que d’allouer des fonds fédéraux à la recherche sur la pollution de l’air. Une loi fédérale de 1959 autorisa la Pennsylvanie à empêcher “la pollution de l’air par des fumées, poussières, gaz, odeurs, brouillards, vapeurs, pollens et matières similaires, ou toute combinaison de ceux-ci.”. Il a fallu attendre le “Clean Air Act” en 1963 pour que le gouvernement fédéral soit à son tour autorisé à contrôler la pollution de l’air. En 1970, un décret du Président Nixon créa l’Agence de protection de l’environnement (EPA) chargée d’appliquer les lois sur la pollution de l’air.

Big Smog – London 1952

Londres

Le 5 décembre 1952, un smog particulièrement dense et toxique s’abattit sur Londres durant une dizaine de jours. La Commission Britannique sur la Pollution de l’Air estima à environ 4000 le nombre de morts attribués au “Big Smog”, principalement victimes d’infections respiratoires (des années plus tard, ce nombre fut réévalué à 12 000). Près de 150 000 personnes furent hospitalisées. Comme pour les précédentes catastrophes, un froid inhabituel avait été le facteur déclenchant. Il avait entrainé une activité accrue des chaudières au charbon des habitations. Les fumées s’étaient condensées dans l’air froid et humide. La visibilité était alors si réduite qu’un ferry heurta un navire ancré sur la Tamise. Ce smog de la mort poussa par la suite les autorités à prendre des mesures préventives telles que la réduction des émissions des chaudières au charbon (usage limité du charbon gras). De toute évidence, le gouvernement britannique n’avait pas pris entièrement conscience des risques, puisque quatre ans plus tard un smog entraina un millier de décès en à peine 18 heures.

Grâce aux travaux des scientifiques de la Texas A&M University, on a  aujourd’hui l’explication de ce qui s’est passé à Londres en 1952 (Proceedings of the National Academy of Sciences). Le dioxyde de soufre dans la fumée des cheminées ne pouvait pas se disperser à cause de l’anticyclone et se combinait avec le dioxyde d’azote pour former de l’acide sulfurique. La pollution atmosphérique actuelle de Beijing aurait à peu près la même origine. A Londres, l’acide sulfurique dilué dans les grosses gouttelettes d’eau du brouillard, plutôt que dans l’humidité comme à Beijing, avait été concentré sous l’effet des rayons, avant de s’abattre sur la population.

Smog Los Angeles

Los Angeles

A la fin de l’été 1955, une vague de chaleur s’abattit durant une semaine sur Los Angeles, piégé entre les grands immeubles de la mégapole. Sous l’effet des rayons UV particulièrement intenses, certains composés des fumées d’échappement des voitures étaient transformés en produits chimiques toxiques (ozone, oxydes d’azote, oxydants), provoquant une augmentation du taux de mortalité chez les personnes âgées et une véritable épidémie d’asthme et de bronchite. Suite à cette catastrophe, le Gouvernement de Californie poussa le Congrès des Etats-Unis à édicter des lois restreignant les émissions polluantes des automobiles. Malheureusement, ces restrictions étaient trop timides et l’augmentation incessante du nombre d’automobiles circulant à Los Angeles les rendit rapidement inefficaces.

La Californie tente depuis des décennies d’assainir l’air vicié par un parc automobile gigantesque, en particulier dans la région de Los Angeles. Si les normes de pollution de l’air sont fixées par le gouvernement fédéral, la Californie a obtenu, dans le cadre du Clean Air Act de 1970, une dérogation pour adopter des critères plus stricts. C’est grâce à une politique volontariste (incitations et contraintes) que près de la moitié des “véhicules vertsé (électrique, hybrides…) du paysa sont immatriculés en Californie. Selon une étude de l’University of Southern California, la réduction du dioxyde d’azote et des particules en suspension dans l’air au cours des dernières décennies a permis d’améliorer considérablement la santé des habitants de Los Angeles. L’Etat le plus riche des Etats-Unis a démontré que la pollution de l’air pouvait être considérablement réduite sans ralentir le développement économique.

 

Les épisodes de brouillards toxiques qui touchèrent l’Occident au début du XXème siècle font aujourd’hui des ravages en Asie. La pollution de l’air, aussi bien en Inde qu’en Chine, est responsable chaque année de 1,1 million de décès prématurés (Health Effects Institute). Dans ces deux immenses pays connaissant une très forte croissance économique, la concentration de particules fines dans l’air des grandes villes est souvent très largement supérieure aux plafonds recommandés par les autorités de santé;. c’est le cas en particulier des nanoparticules de moins de 2,5 microns qui peuvent s’infiltrer à l’intérieur des poumons et accentuer ainsi les risques de maladies cardiovasculaires ou de cancer du poumon. La Chine a pris des mesures drastiques pour réduire la pollution de l’air, ce qui a permis de stabiliser le nombre de décès. Ce n’est pas le cas en Inde, encore très dépendant du charbon, où la situation a plutôt tendance à s’aggraver.

A la fin des années 70, le nombre de vies perdues à cause de la pollution de l’air n’était pas encore bien défini, car il était difficile de prouver la relation de causalité. Les effets de la pollution à long terme étaient insidieux, mais tout laissait à penser qu’ils devaient être bien plus désastreux que ce que prétendaient les statistiques officielles. Selon une étude de la prestigieuse revue scientifique The Lancet parue en octobre 2017, 16% des décès survenus en 2015 dans le monde, soit 9 millions, sont liés à la pollution, essentiellement à la contamination de l’air, de l’eau et des lieux de travail. C’est trois fois plus que le Sida, la tuberculose et le paludisme réunis. La pollution de l’air (extérieur et intérieur) est à elle seule responsable de 6,5 millions de décès (maladies cardiaques, AVC, cancer du poumon, broncho-pneumopathie chronique obstructive…). L’air pollué fait donc bien plus de victimes que l’eau polluée (1,8 million de morts) ou que l’exposition à des substances toxiques sur le lieu de travail (0,8 millions). Ce sont les populations des pays pauvres ou en voie d’industrialisation rapide qui souffrent le plus de la pollution (92 % des décès), notamment la Chine, l’Inde, le Pakistan et le Kenya.

Les industriels et les gouvernements ont toujours voulu faire croire aux citoyens que la pollution est une conséquence inévitable du développement économique, un “mal pour un bien”. Ils oublient simplement de prendre en compte le poids économique des malades et des morts lié à cette pollution, qui représenterait, selon The Lancet, plus de 3 900 milliards d’euros (6,2 % de la richesse économique mondiale).

 

 

Partagez si vous aimez ...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *