Coûts cachés des marées noires

Naufrage du Torrey Canyon

Naufrage du Torrey Canyon (18 mars 1987)

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Coûts cachés – pages 229-232

 

Torrey Canyon

Le 18 mars 1987 le supertanker Torrey Canyon s’échouait dans la Manche et déversait 119 000 tonnes de pétrole qui contaminèrent les côtes françaises et anglaises. C’est à cette occasion que l’expression “marée noire” fut utilisée pour la première fois. Les dégâts furent colossaux, non seulement à cause du pétrole répandu mais aussi à cause des détergents utilisés de façon inconsidérée. Il fut difficile de trouver un responsable dans l’imbroglio créé sciemment par l’industrie pétrolière : pétrolier sous pavillon du Liberia avec un équipage italien et un armateur américain, affrété pour le compte d’une cascade de compagnies pétrolières et dont le commanditaire était le britannique British Petroleum (BP). Bien entendu, aucune des grandes compagnies internationales impliquées dans le désastre du Torrey Canyon ne voulurent prendre leur responsabilité.

Le désastre du Torrey Canyon a suscité, sous l’impulsion de l’Organisation maritime internationale (OMI), la mise en place de réglementations maritimes internationales sur les pollutions, notamment celles engageant la responsabilité des opérateurs en cause. La convention internationale sur la responsabilité civile pour les dommages dus à la pollution par les hydrocarbures fut conclue en 1969. En 1971 le Fonds d’indemnisation pour les dommages dus à la Pollution par les hydrocarbures (Fipol) fut créé afin d’indemniser les victimes lorsque le propriétaire du bateau est défaillant.

Cependant, les pertes en matière de biodiversité restent difficile à évaluer. Combien coûtaient les quelques 15 000 oiseaux tués par la marée noire ? Pourquoi pas 17 dollars ? C’est la somme attribuée lors de la marée noire du Canal de Santa Barbara (Californie) en 1969. En 1976, suite à la marée noire de la baie de Chesapeake, l’Etat américain fixa à 10 dollars le prix d’une mouette et à 200 dollars celui d’un cygne-trompette… Pourquoi pas ?

Heureusement, les lois ont continué d’évoluer en faveur de l’environnement, sous la pression d’une opinion publique scandalisée par les images répétées de marées noires (les oiseaux englués dans le mazout ont fortement participé, à leurs dépens, à cette prise de conscience). La Cour d’appel de Paris a introduit dans son arrêt de 2010 qui fait aujourd’hui jurisprudence, la notion de préjudice écologique, une atteinte au patrimoine naturel justifiant le versement de dommages et intérêts. En septembre 2012, après plus de 10 ans de procédures, le pétrolier Total est enfin reconnu co-responsable de la catastrophe de l’Erika (11 décembre 1999 – 20 000 tonnes de fioul répandu au large du Finistère) et est condamné à  participer à la réparation des conséquences de la marée noire. Rappelons que le naufrage de l’Erika représente un coût global d’un peu plus de 500 millions €, ce qui revient cher de la tonne de fioul déversée : 25 000 € ! Ce n’est rien à côté de ce qu’a coûté à BP la catastrophe de la plateforme offshore Deepwater Horizon qui explosa dans Golfe du Mexique en avril 2010 (645 000 tonnes de pétrole déversés) : 55,3 milliards d’euros, soit plus de 85 000 € la tonne !.

pélican englué dans une marée noire

Socrate et les marées noires

Selon Socrate, tout ce que nous savons, c’est que nous ne savons rien. C’est vrai en philosophie ; C’était vrai aussi en 1981 dans l’estimation des conséquences réelles des marées noires. Ça l’est sans doute encore aujourd’hui.

En 1981, nous ne savions pas combien de temps il fallait aux écosystèmes marins pour retrouver leur équilibre après une marée noire, ni quelle quantité de pétrole ils pouvaient supporter sans dégâts irrémédiables. Plus de 25 ans après l’accident de l’Exxon Valdez en Alaska (1989), les orques subissent encore les effets de la marée noire. Aujourd’hui, nous ne savons toujours pas combien de temps il faudra à l’océan pour se dépolluer, mais nous savons que certaines espèces pourraient bien ne jamais s’en remettre.

Nous ne connaissions pas bien les différences de comportement des différents types de littoraux. Les rochers exposés aux vagues semblaient s’épurer plus rapidement que les marais littoraux aux écosystèmes extrêmement fragiles. Dans ce dernier cas, les dégâts peuvent mettre plus de dix ans pour se résorber, ce qui est une véritable catastrophe quand on sait que ces milieux servent de réserve de nourriture et de lieu de reproduction à de nombreuses espèces.

Nous ne savions pas totalement expliquer les différences de comportement entre les espèces animales du littoral. On comprenait que les oiseaux plongeurs (cormorans, macareux, fous) fussent plus impactés que les goélands. On ne savait pas expliquer pourquoi la marée noire de l’Amoco Cadiz a favorisé la multiplication des crevettes roses tandis que celle des crabes tourteaux était interrompue. Plus de 5 ans après la gigantesque marée noire de Deepwater Horizon, l’ensemble de l’écosystème du Golfe du Mexique ressent encore les effets de la marée noire, à l’exemple des grands dauphins qui continuent à tomber malades et à mourir. Toutes les espèces ont été impactées, y compris les crevettes de Louisiane dont la pêche ne représente plus aujourd’hui que 1/6 des prises d’avant la marée noire. Bien entendu, après de telles catastrophes écologiques, les cartes sont redistribuées et les espèces les moins impactées par la modification de leur environnement se multiplieront plus facilement que d’autres.

A la fin des années 70, nous apprenions seulement les effets synergiques des marées noires sur la concentration de polluants chimiques toxiques tels que les PCB et certains isotopes radioactifs comme le césium 144. Les composés toxiques présents dans le pétrole rendent plus difficiles l’action des microorganismes qui pourront dégrader les hydrocarbures. Cette toxicité est souvent amplifiée par certains procédés de nettoyage des nappes, comme les dispersants censés mettre en suspension les particules de pétrole pour favoriser leur dégradation naturelle. Cependant, une étude américaine parue dans Environmental Pollution montre que l’association pétrole/dispersant peut conduire à une mortalité du zooplancton plus importante que le pétrole seul. C’est le cas avec le dispersant Corexit 9500A, préconisé par l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) lors de la catastrophe de Deepwater Horizon et dont la toxicité s’est avérée 52 fois supérieure à celle du pétrole !

A force de commettre autant d’erreur, nous devrions savoir que nous sommes ignorants dans pas mal de domaines… mais son arrogance confère à l’être humain une confiance exagérée en ses capacités.

 

 

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