Comment sait-on que cela donne le cancer ?

Comment sait-on que cela donne le cancer ?

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Boire, manger, respirer – pages 506-507

 

L’épidémiologie étudie les pathologies, leur occurrence, leur distribution dans le temps et dans l’espace, les facteurs de risque. Elle permet d’étudier, grâce à des analyses statistiques adaptées, l’effet de substances ou de modes de vie sur la santé des populations. Dans le cas des cancers, il est souvent très difficile d’en attribuer la cause à une substance particulière. Le cancer se déclenche généralement longtemps après l’exposition, parfois des décennies, et il est difficile de remonter l’historique des malades pour prendre en compte tous les produits potentiellement cancérigènes auxquels ils ont été exposés. Les études doivent donc être réalisées sur des groupes importants de personnes pour donner des résultats probants.

C’est dans les années 60, grâce entre autres aux travaux de Irving Selikoff (École de Médecine Mont-Sinaï de New York), que des études ont mis en évidence chez 18 000 ouvriers travaillant l’amiante un risque cancer trois à cinq fois plus élevé que la normale. Le cancer de l’amiante reste l’un des rares cancers dont l’origine peut être estimée.

Dans les années 70, les recherches sur les substances cancérigènes étaient réalisées sur des animaux de laboratoire, essentiellement des rats ou des souris auxquels on administrait de fortes doses. Environ 20% des substances testées sur les animaux ne provoquaient pas de cancer. Ces doses étaient souvent si énormes qu’il était très peu probable, voire impossible, de les transposer chez l’homme. On estimait néanmoins qu’une substance qui avait provoqué un cancer chez des animaux de laboratoire était statistiquement susceptible de provoquer, même à de faibles doses, un cancer chez quelques humains. De toute façon on n’avait pas le choix car il n’était pas concevable de tester les produits à risque sur des humains.

A côté des études épidémiologiques et de l’expérimentation animale, des tests rapides de laboratoires avaient été développés dans les années 60. La fiabilité de ces tests n’était pas sans reproche. Par exemple, le test d’Ames (décrit en 1971 par Bruce Ames et validé au niveau international à partir de 1976) avait permis de montrer le pouvoir cancérigène du Tris (ignifugeant). Ce test était loin d’être infaillible puisqu’il avait trouvé un potentiel cancérogène chez la vitamine C et était passé complètement à côté du potentiel cancérigène du Fyrol FR-2, un produit de remplacement du Tris pourtant utilisé à grande échelle. L’Occupational Health and Safety Administration (OHSA) considérait néanmoins que deux tests rapides associés à une expérimentation animale étaient tout aussi prédictifs que deux expérimentations animales.

A la fin des années 70, on estimait qu’une proportion non négligeable des milliers de nouveaux produits chimiques de synthèse, dont la plupart se retrouvaient dans l’environnement, étaient cancérigènes. L’incidence des cancers avait été multipliée par trois depuis le début du siècle et des milliers de cas étaient diagnostiqués chaque année, pour la plupart dans les pays industrialisés. Aux Etats-Unis et en Europe on attribuait un décès sur cinq au cancer. Selon le Pr Mathé, directeur du centre anticancéreux de Villejuif, 90% des cancers étaient dus à l’environnement, y compris à l’alimentation.

Aujourd’hui, au sein de la Communauté Européenne, le risque pour la santé humaine ou l’environnement de toute substance chimique mise sur le marché doit être caractérisé. Les substances présentant un  caractère cancérogène, mutagène, ou toxique pour la reproduction (CMR) doivent être identifiées par un pictogramme réglementaire. Rappelons qu’une substance cancérogène peut provoquer un cancer, qu’une substance mutagène peut provoquer des défauts génétiques héréditaires et qu’une substance toxique pour la reproduction peut avoir des effets nocifs non héréditaires dans la progéniture ou porter atteinte aux fonctions ou capacités reproductives. La réglementation distingue 3 catégories de  cancérogènes : catégorie 1A pour les substances dont le potentiel cancérigène pour l’être humain est avéré ; catégorie 1B pour celles dont le potentiel cancérogène pour l’être humain est supposé ; catégorie 2 pour les substances seulement suspectées d’être cancérogènes pour l’homme. Selon un inventaire réalisé par l’INRS (Institut National de Recherche et de Sécurité) pas moins de 4,8 millions de tonnes d’agents CMR ont été utilisées en France en 2005, principalement des solvants halogénés chlorés et des composés aromatiques et aliphatiques.

Le cancer est une pathologie initiée précocement avec des effets différés dans le temps. La démonstration de la relation entre l’effet d’agents interagissant avec l’ADN, mutagenèse et cancérogenèse demeure malaisée, en raison de l’intrication de mécanismes stochastiques et déterministes, de facteurs héréditaires et de paramètres environnementaux.

Le test d’Ames, à la fois rapide (résultats en 4 jours) et peu coûteux, est encore aujourd’hui le test le plus répandu pour estimer le pouvoir cancérogène d’une substance. Ce n’est cependant qu’un test de première intention, basé sur l’observation de la mutation de bactéries (Salmonella typhimurium ou Escherichia coli) et qui ne peut être automatiquement extrapolé à l’homme. A partir des années 90, la corrélation entre les résultats du test Ames et l’effet cancérogène était estimé à 60%. D’autres test sont utilisés, comme le SOS Chromotest (1982), basé lui aussi sur une souche bactérienne (Escherichia coli), mais qui offre l’avantage de donner un résultat en quelques heures. Le test des micronoyaux est basé sur la modification du noyau de cellules sanguines de larves vivantes de triton exposées à la substance étudiée. Tous ces tests rapides doivent être confirmés par ces essais sur cellules eucaryotes en culture et par des expérimentations animales. Les tests cellulaires utilisent des lignées de cellules de mammifères mutées ne possédant pas les enzymes TK (thymidine kinase) ou HGPRT (hypoxanthine guanine phosphoribosyl transferase), ce qui les empêche de se développer sur un milieu HAT (contenant de l’aminoptérine, une drogue bloquant la synthèse de novo de nucléotides). Seules les cellules ayant muté sous l’effet de la substance à tester peuvent se développer dans ces conditions. Dans le cas d’une expérimentation animale, des animaux de laboratoire, généralement des rongeurs, sont exposés pendant une durée plus ou moins longue à des concentrations relativement élevés de substances potentiellement cancérigènes. L’effet cancérogène ou mutagène est alors mis en évidence par l’apparition d’aberrations chromosomiques, de cassures de brins d’ADN ou de cellules à deux noyaux.

Partagez si vous aimez ...

Comments are closed