Bechtel : un cas à part

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les affaires continuent… – pages 401-404

 

Bechtel Corporation, une gigantesque société “familiale” américaine basée à San Francisco, vingt-cinq fois plus grande que Coca Cola ou qu’American Motors en 1980, se caractérise par une certaine opacité. C’est un empire qui entretiente depuis des décennies des relations privilégiées avec les élites de la plupart des pays, ce qui le place en position de force pour signer des contrats gouvernementaux libellés en milliards de dollars. Bechtel a ainsi participé à la construction de près de la moitié des centrales nucléaires commerciales américaines, dont la première au monde en 1951 (Arco idaho), celle de Dresden (Illinois, 1957-1959), et la plus grande des Etats-Unis à la fin des années 70 (San Onofre, Californie). Bechtel a négocié des échanges technologiques de nature stratégique avec l’URSS et a participé à la rédaction du plan énergie de l’administration Ford. C’est cette société qui a participé à la construction du barrage Hoover sur fleuve Colorado (1931-1936, celui qui est détruit par un tremblement de terre dans le film San Andreas – 2015), du BART de San Francisco (Bay Area Rapid Transit, 1964), du pipeline trans-arabe de 1771 kilomètres (début des travaux en 1947 – l’oléoduc a été fermé en 1990), du plus gros complexe de production de cuivre du monde à Bougainville (Papouasie-Nouvelle-Guinée – 1969), du métro de Washington (1971), des aménagements hydroélectriques de la Baie de James (Québec, 1972-1985)…

Bechtel a été fondée en 1898 par Warren Dad Bechtel, un entrepreneur de l’Oklahoma qui avait fait fortune au début du XXème siècle avec la construction du chemin de fer de la côte Ouest. Bechtel était devenu la plus grande compagnie de construction du monde, avec 26 000 employés y travaillaient à temps plein en 1980. Bechtel pouvait répondre à des appels d’offre pour la construction de villes entières, comme à Jubail (Arabie Saoudite) ou celle de complexes industriels pour tout un pays. Si la société projetait à la fin des années 70 de développer l’industrie pétrolière au Nigeria, en Irak, en Malaisie, en Algérie et en Indonésie, la moitié de ses revenus provenaient de projets sur le sol américain.

Barrage Hoover

La réussite de Bechtel ne tient pas du miracle économique, mais de la collusion avec le monde politique. Si Bechtel a été impliqué dans la construction du barrage Hoover par la société Consolidated Steel, c’est avant tout parce que les patrons des deux sociétés (Bechtel et McCone) étaient d’anciens camarades de l’Université de Californie. Les deux sociétés s’associèrent ensuite sous le nom de Bechtel-McCone pour construire des raffineries. En 1940, McCone établit des contrats avec le gouvernement pour la construction de Liberty Ships et de chars de combat pour le Pacifique. Après la guerre, McCone entra au Ministère de la défense, fut nommé Sous-secrétaire d’État, puis Président de la Commission pour l’Énergie Atomique et Directeur de la CIA (1961). On comprend aisément que Bechtel n’eut aucun mal à obtenir de juteux contrats de construction de centrales nucléaires américaines. Bechtel aida à son tour son ami McCone, alors directeur de la CIA, en permettant que ses installations en Iran, en Algérie, en Libye et dans plus de cent pays servent de couverture aux espions américains. Cette collusion politico-économique était mutuellement bénéfique, puisque les renseignements industriels étaient intimement liés aux renseignements politiques. Dans les années 70, Bechtel continua de collaborer étroitement avec Washington, en particulier avec George Shultz, Secrétaire au travail sous Nixon (1969-1970), Secrétaire du Trésor sous Nixon (1972-1974), puis Secrétaire d’Etat sous Reagan (1982-1989) et membre du Conseil d’Administration de Bechtel. Directeur du Bureau de l’Organisation et du Budget, George Shultz a favorisé la privatisation de l’enrichissement de l’uranium, ce qui avait mis momentanément Bechtel dans une situation de quasi-monopole. En obtenant assez facilement le financement des projets (Gouvernement américain, FMI, Banque Mondiale), Bechtel n’avait pas de réelle concurrence pour construire des routes, des ports, des centrales électrique ou des raffineries dans les pays du Sud.

 

Bechtel eut à résoudre de graves problèmes liés à la qualité de ses centrales nucléaires, notamment celle de Palisades (Michigan) qui tomba en panne peu de temps après sa mise en service (1974) et celle de Tarapur (Inde, 1964-1969) qui subissait de nombreuses pannes, dont des fuites radioactives jugées responsables de la mort de plusieurs employés (1989 et 1992). A partir de 1979, Bechtel a contribué au nettoyage et au démantèlement de la centrale nucléaire de Three Mile Island, développant plusieurs générations de dispositifs robotiques pour la décontamination de l’unité endommagée.

 

Qu’est devenu Bechtel depuis 1980 ?

Aéroport de Hong-Kong

Bechtel est aujourd’hui le leader mondial des travaux publics et la troisième entreprise privée des Etats-Unis d’Amérique (37,2 milliards de dollars en 2014 ; 50 000 salariés répartis dans plus de 50 pays).

Bechtel Corporation a été impliqué dans d’autres grands projets de construction, comme l’aménagement ferroviaire du Tunnel sous la Manche (1987-1993), la ville de Jubail ou le Kingdom Centre (1999-2002) en Arabie saoudite, l’aéroport international de Hong Kong (1992-1998), l’autoroute souterraine Big Dig de Boston (1985-2007) ou encore la construction du second sarcophage de Tchernobyl (2011-2017). Big Dig a été un sommet de mauvaise gestion d’un projet de construction. Initialement estimé à 6 milliards, le coût atteignait 14,6 milliards en juillet 2006 (dollars constants), ce qui en fait le plus coûteux projet de construction immobilière aux États-Unis. A cause de mauvaises exécutions et de l’utilisation de matériaux hors normes, les retards n’ont fait que s’accumuler. Le 10 juillet 2006, il a même fallu fermer pendant un an l’accès au public du segment qui relie l‘Interstate au tunnel Ted Williams, suite à la chute de pièces de béton tombées au plafond.

Big Dig de Boston

Bechtel, dans la foulée de l’invasion de l’Irak par l’armée américaine, a remporté (sans appel d’offres) en 2003 un contrat pour la reconstruction de l’infrastructure civile de l’Irak détruite par la guerre (réseau électrique, alimentation en eau potable, traitement des eaux usées, ponts, aéroports), pour un montant global de 2,3 milliards de dollars, financés par l’Agence des États-Unis pour le Développement International (USAID). L’entreprise a quitté l’Irak fin 2006, sans avoir terminé le travail, alors que l’électricité n’était toujours pas entièrement rétablie à Bagdad. “Elle n’a rien fait. Elle aurait dû partir plus tôt”, avait même déclaré le président irakien Jalal Talabani. Il faut dire, pour sa défense, que le bilan humain pour société américaine en seulement trois ans de présence en Irak est lourd : 52 employés tués et 49 blessés, suite à des enlèvements, des attentats ou des sabotages.

En 1999, la Banque Mondiale recommanda la privatisation de la société de distribution de l’eau à Cochabamba (3ème ville de Bolivie), via une concession accordée à “International Water” une filiale de Bechtel. Le gouvernement dictatorial bolivien édicta alors en1999, une loi sur l’eau potable supprimant la subvention de L’État et permettant la privatisation. Le prix de l’eau ne tarda pas à s’envoler et les factures mensuelles représentèrent près du 20% du salaire minimum. Début 2000, “la Coordinadora de defense del aqua y de la vida” (la coalition pour la défense de l’eau et de la vie) déclencha une grève générale dans la ville pendant 4 jours pour exiger l’abrogation de la “Loi sur l’eau potable et l’épuration” et la reconnaissance de l’eau comme un bien commun Cette demande populaire qui menaçait les intérêts de Bechtel donna lieu à une répression musclée (activistes arrêtés ou tués, médias censurés). Finalement, le peuple Bolivien gagna la “Guerre de l’eau” le 10 avril 2000. Bechtel quitta la Bolivie et la Compagnie de distribution de l’eau fut transférée aux services publics. La Bolivie n’en avait pas fini avec l’eau. En 2016, un état d’urgence national fut décrété en raison de la sécheresse et d’un déficit hydrique dans différentes régions du pays. Cette pénurie a déclenché des manifestations dans les rues de La Paz et de différentes villes du pays.

L’attribution dans des conditions opaques, en 2004, de la concession pour la construction de l’autoroute “A3” en Transylvanie, entre la ville de Brașov (sud-est de la Transylvanie) à la frontière roumano-hongroise (près de la ville d’Oradea), est également très controversée. De plus, le chantier a cumulé des retards de plus de 5 ans pris sur l’exécution du chantier (seuls 50 kilomètres avaient été construits en mars 2016, sur les 415 prévus).

Second Sarcophage Tchernobyl

Les changements hydrologiques induits par le barrage Hoover ont eu un fort impact sur le delta du Colorado, notamment l’appauvrissement de l’écosystème fragile de la zone de contact entre l’eau douce du Colorado et l’eau salée de la Mer de Cortez. Pendant les six années qui suivirent la construction du barrage, le Colorado était à sec avant d’atteindre son estuaire pour permettre au lac Mead de se remplir. Avant la construction du barrage, le Colorado était sujet à de nombreuses crues naturelles dont la disparition mit en péril les espèces animales et végétales dépendantes de ce cycle. Quatre espèces endémiques de poissons placées sur la liste des espèces menacées qui vivaient en aval du barrage furent ainsi décimées. Le pire, c’est que le changement climatique et la hausse de la consommation d’eau risque, dès les années 2020, de faire descendre le niveau du lac Mead au point qu’il ne puisse plus alimenter les turbines du barrage.

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